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par Frédéric Kahn La mondialisation, fait global, autant économique que politique, social et culturel, n’est pas apparue brusquement. Elle s’inscrit au contraire dans un long processus historique. Un travail de mise en perspective est donc nécessaire pour en comprendre les mécanismes profonds. La première table ronde nous propose ainsi de remonter aux sources antiques. Dès - 3000, les Phéniciens fondèrent de nombreux comptoirs en bordure de la Méditerranée orientale, notamment Carthage. Les meilleurs navigateurs de l’Antiquité n’ont-ils pas ainsi initié une forme de mondialisation ? La « mare nostrum » romaine ne s’est donc pas imposée par la force ? Il ne faut pas être irénique, prévient Maurice Sartre. Les Romains ont quand même beaucoup massacré et parfois sans raison. Cependant, si la structure de l’Empire est très centralisée, elle est en même temps très légère et Rome s’appuie beaucoup sur les pouvoirs locaux. L’Empire a laissé subsister et a suscité là où il n’existait pas le modèle de la Cité. Dans la vie quotidienne, les communautés locales assumaient l’essentiel des tâches et avaient une grande autonomie. D’autre part, les Romains n’ont pas fait de leur Empire une société « coloniale ». Ils ont été les premiers à accorder la citoyenneté à des gens qui n’étaient pas ethniquement romains… À l’ensemble des Italiens, aux notables des provinces gauloises, espagnoles, grecques, syriennes, africaines… Rome a ainsi rendu les élites indigènes parties prenantes et donc solidaires de la vie de l’Empire. Ainsi envisagée, la mondialisation n’a pas vocation à uniformiser. Rome n’a pas la volonté d’imposer une norme unique. C’est sa grande force. L’hégémonie politique ne s’accompagne pas d’une hégémonie culturelle et religieuse. Ce n’est pas parce que l’on est citoyen romain que l’on est obligé de vénérer Jupiter et de s’habiller avec une toge. La culture romaine va donc se propager sur le bassin méditerranéen tout en favorisant le métissage et le syncrétisme. L’art de la mosaïque semble emblématique de cette capacité à générer une culture commune. Aïcha Ben Abed, directrice des monuments et sites archéologiques à l’Institut du patrimoine en Tunisie, insiste sur cette expression artistique exceptionnelle qui, tout en témoignant de l’enchevêtrement des différentes civilisations méditerranéennes, a abouti à de magnifiques créations, aujourd’hui exposées dans les musées du monde. Les thèmes se répondent et véhiculent des mythes qui sont connus de tous. Bien que traités différemment d’une région à l’autre, ces motifs fabriquent un langage commun à la fois universel et singulier. La culture apparaît donc une fois encore comme un lien bien plus solide que les intérêts économiques ou diplomatiques. La coexistence pacifique ne peut advenir que dans le partage d’un minimum de culture commune, insiste Maurice Sartre. De fait, la distinction entre les deux rives de la Méditerranée telle que l’on peut la construire aujourd’hui n’avait pas beaucoup de sens dans l’Antiquité. Le monde gréco-romain procédait d’un véritable enjambement des rives. Cet espace quasi circulaire s’oppose aux représentations actuelles qui relèvent beaucoup plus du choc et de la rupture. Dans le monde antique, aucune religion ne prétend détenir la Vérité, poursuit l’historien. Les polythéismes antiques sont globalement tolérants, alors que les monothéismes sont par nature beaucoup plus intolérants. Avec la chute de l’Empire Romain commence alors une nouvelle ère. Les chrétiens se sont appropriés la culture gréco-latine. Ce faisant, ils la rendaient suspecte aux yeux des musulmans. La culture islamique a voulu en faire table rase. Mais, peu à peu, les Arabes l’ont redécouverte. N’oublions pas qu’une partie des textes grecs a été sauvée par des savants arabes, Averroès et bien d’autres.
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