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2ème table ronde : « La Méditerranée à l’épreuve du temps »
compte rendu par Frédéric Kahn

 

Cette deuxième table ronde, animée par Thierry Fabre réunissait des écrivains. « La littérature permet de saisir des ordres du temps insaisissables », déclare d’emblée le politologue et auteur Zaki Laïdi. En effet, comme l’a brillamment mis en lumière Moris Farhi, la plongée dans la langue donne consistance è des formes qui n’ont pas de réalité physique. « Le temps a différents aspects. Le temps des autochtones n’est pas le même que celui de l’étranger qui arrive avec son propre rythme de vie. Chaque temps laisse une trace et un héritage. Le mélange de ces différents temps devrait être une source d’enrichissement. Le futur de la Méditerranée repose sur ce mélange des temps ». Mais le temps de la mondialisation qui s’impose de plus en plus n’est-il pas, au contraire uniformisateur ? « Il travaille à l’érosion des temporalités divergentes et des altérités radicales. Les notions d’inconnus, d’étonnement, d’étrangers, sont des acceptions qui se sont érodées », confirme Zaki Laïdi.

Comme le rappelle Thierry Fabre, cet ordre du temps aujourd’hui dominant est entré par effraction en Orient en 1798 lors de la conquête de l’Egypte par Bonaparte. « La campagne d’Egypte représente la matrice de la mission civilisatrice de la France, confirme Zaki Laïdi. Ce fut un fiasco politique, mais elle a eu des effets très importants et sur le long terme. A partir du moment où l’altérité pénètre un territoire, les effets sont irréversibles ».

Ecoutez Zaki Laïdi - extrait 2’1

Et Zaki Laïdi de tracer un parallèle avec la Chine, qui, elle, est entrée « de son plein gré » dans la mondialisation. « On n’a pas l’impression d’une temporalité imposée, car la société chinoise s’est réappropriée cette temporalité ». Les déséquilibres entre le Nord et le Sud de la Méditerranée rendraient beaucoup plus difficile cette démarche de réappropriation. « La rive Sud éprouve d’énormes difficultés è se réapproprier le temps du monde ».

Dominique Eddé porte un regard encore plus critique sur ce « temps mondial, dicté par la puissance américaine et ses alliers. Il cache un autre temps qui a du mal à se faire entendre et qui, du coup, devient un temps de riposte. Le 11 septembre est une forme de représailles terrifiante, une attaque d’un certain temps contre un autre. Ecoutez l’extrême lenteur des discours des islamistes. Cette lenteur veut opérer comme un coup de frein ». Pour Dominique Eddé, le temps quotidien et apprivoisé est entré en conflit avec le temps intemporel celui qui habite la langue, la pensée, l’inconscient, les rêves, la relation à Dieu… « Ce temps qui nous dépasse pourrait prendre une revanche imprévisible ».

Ecoutez Dominique Eddé - extrait 2’58

En somme et comme le rappelle Zaki Laïdi, nous vivons tous dans la même temporalité, mais nous ne lui donnons pas la même signification. « Il ne faut pas confondre l’érosion des temporalités différentes avec l’uniformisation ».

Ecoutez Zaki Laïdi - extrait 2’54

« Le temps de la rationalité nous a fait oublier qu’il existe d’autres temps, ajoute Moris Farhi. Le temps a de multiples facettes. Le temps est créé par l’esprit d’une société, mais chaque individu entretient aussi son propre rapport au temps ». L’articulation entre ces différentes temporalités est souvent problématique. Dominique Eddé illustre cette tension en prenant pour exemple l’ascenseur de l’hôpital américain de Beyrouth qui accueille toutes les populations venues des quatre coins du pays. Dans cet ascenseur coexiste, l’espace d’un instant, toute la diversité du Liban. « Il y a tout ce qu’il faut pour faire un monde, mais pas pour faire un pays ».

Ecoutez Dominique Eddé - extrait 6’01

Le Monde Méditerranéen reste malgré tout l’héritier d’un autre rapport au temps, d’un art de vivre et d’habiter le monde. « Les différentes philosophies et les arts qui ont traversé la Méditerranée ont toujours été pour la vie et contre la mort, rappelle Moris Farhi. On ne perd jamais les traces de cette culture ». Autrement dit par Dominique Eddé : « Au bord de la Méditerranée, on connaît l’utilité de toutes ces choses qui ne servent è rien ».

Synthèse réalisée par Fred Kahn.

réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René