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La Méditerranée à l’épreuve du temps
par Frédéric Kahn
La mondialisation apparaît comme un phénomène global qui bouleverse notamment notre relation au temps et à l’espace. Si l’espace semble se rétrécir à mesure que le temps quotidien s’accélère, c’est au prix d’un émiettement de notre espace et de notre temps intérieur, une atomisation de l’être qui a, par ailleurs, été longuement étudiée. La mondialisation a eu un indéniable effet d’uniformisation, mais sans pour autant unir les individus entre eux. Certes les distances ont été abolies, pour autant, qui peut prétendre que nous sommes devenus plus proches les uns des autres ?
Or, le monde méditerranéen, tout en étant partie prenante de cette mondialisation, est aussi l’héritier d’une autre manière d’habiter le temps. Berceau de plusieurs civilisations, il est de fait inscrit dans un temps long qui, face à l’obligation d’immédiateté exigée par notre monde contemporain, peut paraître anachronique. Ecoutons l’écrivaine libanaise Dominique Eddé : Le grand blessé du XXème siècle arabe, oublié de nos livres d’histoire, c’est paradoxalement le temps. Non pas celui qui se compte en jours, en mois et en années, mais celui qui habite la langue, la pensée, les arts, la relation à l’autre, la relation à Dieu. En Méditerranée
encore plus qu’ailleurs, le temps intemporel et le temps courant seraient entrés en conflit. De cette rupture sont nées toutes sortes de malformations, de maltraitances, de crises proprement mentales, qui ont généré autant de rendez-vous manqués, d’actions précipitées, de brutalité, de somnolence. Des temps décalés, déboussolés, inadaptés, aveugles […]. Plus le temps gonfle d’un côté, plus il rétrécit de l’autre. C’est cela que j’appelle « al waqt al moukhttal », le temps détraqué qui affecte tout ce qu’il touche, y compris la notion même de démocratie.
Le temps désaccordé
Pendant que des régimes non démocratiques accaparaient le temps des affaires humaines, des théocrates confisquaient le temps intemporel. Comment l’Occident intervient-il face à ces situations d’instabilité chronique ? Il cherche certes à imposer son propre rapport au temps, mais quelles valeurs apporte-t'il en échange ? Zaki Laïdi, chercheur et professeur en sciences politiques, a analysé l’avènement de ce « temps mondial » dans lequel il semble bien difficile de bâtir un projet politique véritablement démocratique. Tout se passe donc comme si cette mondialisation accélérée, comme si ce déracinement territorial [perte des repères nationaux] et idéologique [perte de la finalité] nous projetait dans un espace planétaire sans relief que ne viendrait surplomber aucune attente. C’est cet espace que nous appelons le temps mondial […]. La puissance se conçoit et se vit de moins en moins comme un processus de cumul de responsabilités, mais plutôt comme jeu d’évitement : évitement des responsabilités sociales pour les entreprises, évitement d’engagement de responsabilités planétaires pour les Etats […]. Ce jeu de l’évitement qui esquive ainsi le débat sur le fondement conduit les sociétés occidentales à se nourrir de la thématique du vide, car il y a bel et bien épuisement des références sur lesquelles peut se construire un nouvel ordre social ou mondial. Cette situation conduit inexorablement à la fragilisation des sociétés démocratiques occidentales qui ne sont plus en mesure de discuter de ce qui les fonde et donc les légitime et qui par là même se trouvent en difficulté sur le plan international pour engager le débat avec ceux qui en Asie ou dans le monde musulman contestent ouvertement la thématique de la mondialisation démocratique.
Zaki Laïdi a par ailleurs décrit ce qu’il nomme la « fin du moment démocratique » dans les relations entre l’Occident et le Sud de la Méditerranée. Dès Barcelone en 1995, les Européens ont bel et bien arbitré en faveur de la sécurité au détriment de la démocratie. De fait, jamais, depuis le 11 septembre, les régimes arabes autoritaires n’ont été aussi peu menacés d’une pression extérieure. Ce qui est valorisé, c’est désormais moins la légitimité démocratique de ces régimes que leur engagement à ne pas contrarier les objectifs stratégiques de l’Occident. Une autre stratégie, tout en restant inscrite dans des principes de réalité, permettrait de consolider les forces démocratiques : Il existe toute une gamme de mesures qui vont du dialogue avec les opposants au soutien à la société civile à travers le financement d’ONG, sans passer par l’Etat.
L’alternative consiste à revenir aux sources de la politique et à la notion de bien commun qui a justement été inventée en Méditerranée. Moris Farhi, écrivain anglais né à Ankara, reste persuadé que les valeurs philosophiques, politiques et culturelles qui se sont répandues dans le monde à partir de la Méditerranée sont toujours à l’œuvre. Le cycle continue. L’énergie de cette civilisation se perpétue. Je suis peut-être optimiste, mais je pense que l’on ne pourra pas l’éradiquer. Même quand elle paraît asséchée, des courants souterrains se créent et comme un fleuve, elle resurgie.
Moris Farhi envisage notre société comme un corps, certes malade, mais qui porte en lui les conditions de sa guérison. La culture est la force qui s’exerce sur ce corps pour qu’il guérisse.
Cette vision humaniste n’est-elle pas aujourd’hui trop minoritaire ? Elle est toujours là, reprend l’écrivain. Alors que les autocrates, les théocrates et tous les empires finissent toujours par disparaître.
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