3ème table ronde : « La Méditerranée dans la mondialisation »
vendredi 9 novembre de 14 h 30 à 16 h 30

• Animée par : Dominique Rousset [France Culture],
avec Smail Goumeziane, Baghat Korany, Michel Peraldi et Jean-Claude Tourret

  La Méditerranée dans la mondialisation
par Frédéric Kahn

Cette troisième table ronde nous ramène aux temps contemporains et ouvre sur une importante dimension prospective.
La Méditerranée est bien sûr traversée et transformée par la mondialisation. Ce phénomène a entraîné des bouleversements politiques d’autant plus profonds qu’ils étaient imprévisibles. La mondialisation n’était pas dans les schémas initiaux de la politique euroméditerranéenne, explique ainsi Jean-Claude Tourret, directeur de l’Institut de la Méditerranée. Le processus de Barcelone était envisagé comme un projet régional de rapprochement entre les pays méditerranéens et l’Europe. Sa vocation était de renforcer les liens économiques, politiques et culturels entre l’Europe et le Sud et l’Est de la Méditerranée. La mondialisation a fait éclater ces schémas régionaux puisque désormais chaque pays est en relation avec le monde entier. Avec cette « multilatéralisation », les pays méditerranéens ne considèrent plus la France voie l’Europe dans une relation privilégiée. Ce lien a tendance à se relâcher en faveur d’autres acteurs mondiaux, Etats-Unis, Russie, pays asiatiques.
La mondialisation interroge donc la volonté initiale de l’Europe de construire un projet régional à l’intérieur d’une zone politique relativement homogène. Or, la politique de voisinage de l’UE n’a pas constitué une réponse suffisamment attractive pour la rive Sud de la Méditerranée. Ni économiquement, ni culturellement, ni politiquement puisqu’elle a eu très peu d’effets en terme de démocratisation. Quel intérêt, des régimes politiques autoritaires peuvent-ils avoir à se plier aux règles de la bonne gouvernance ou de la démocratie si les incitations à changer sont faibles ?

Les pays du Sud de la Méditerranée sont désormais engagés dans des relations multilatérales. Ils s’ouvrent à d’autres espaces, reprend Jean-Claude Tourret. La Chine devient très active sur ces marchés avec une stratégie différente de celle des Européens. Et globalement, les Etats-Unis sont beaucoup plus présents en Méditerranée que l’Europe. L’Europe est en train de devenir un partenaire comme un autre. Il y aura toujours un effet de zone du fait de la proximité du continent européen, mais la rive Sud dialogue et échange de plus en plus avec d’autres espaces.
La proximité ne peut pas, à elle seule, faire office de politique. Les facteurs historiques et culturels ne sont pas suffisants pour contrebalancer les effets de la mondialisation. Il faudrait repenser complètement la relation que nous entretenons avec ces pays pour mettre sur pied une offre beaucoup plus en rapport avec nos intérêts respectifs. Il y avait un désir d’Europe dans ces pays et nous n’avons pas su y répondre. Mais, il n’est jamais trop tard […]. Faut-il s’isoler de l’autre rive ou, au contraire, développer une vraie stratégie d’ancrage pour permettre à cette zone de se développer. Elle représenterait alors pour l’Europe une source de croissance et de dynamisme. C’est cette vision qui inspirait le processus de Barcelone que l’on n’a pas su mettre en œuvre.

S’engager véritablement sur cette voie nécessite un changement profond dans notre relation au monde méditerranéen. Ce recentrage est aussi et sans doute avant tout culturel. Il nous faudra alors intégrer d’autres pratiques et d’autres modèles de pensée. Le sociologue Michel Peraldi s’est ainsi intéressé aux échanges commerciaux souvent informels et pourtant très intenses qui persistent entre les deux rives de la Méditerranée. Ce « commerce à la valise » contourne les politiques sécuritaires de l’Europe et circule entre Marseille, Naples, Istanbul et les villes algériennes, à la frontière marocaine où des souks entiers leur sont dédiés […]. Le commerce à la valise, autant qu’un savoir vendre ou acheter est d’abord un savoir transporter et un savoir passer, justement lorsque le passage est difficile ou impossible.
La Méditerranée reste ainsi un intense espace d’échanges et au-delà de porosité entre les cultures. L’ensemble des commerces transnationaux dits informels, sont des moments de socialité parfois vécus intensément. Ils sont également des lieux et des moments d’apprentissage mutuel, de discipline, voire de civilisation. Cet état de fait, offre des opportunités politiques. Mais encore faudrait-il s’en saisir. Ce commerce « déterritorialisé » nous oblige à modifier notre représentation de l’immigré. Ils ne sont pas des aspirants à l’intégration salariale dans les modèles culturels de l’Ouest […]. Ils ne sont pas davantage des clandestins ou des contrebandiers, car la plupart sont munis de visas en règle et ne transportent que très exceptionnellement des produits illicites. De même, ce commerce déplace les débats sur le statut de l’étranger dans les sociétés occidentales, enlisées dans la gnose nationalo-identitaire de l’intégration politique.
La Méditerranée a toujours été l’une des zones d’échanges les plus intenses de la planète. Malgré les discours de la peur, elle poursuit sa mutation. Ici pourraient bien s’inventer de nouvelles formes de circulation particulièrement adaptées aux temps qui viennent. Ou comment penser la mondialisation à l’échelle de la Méditerranée…

 

réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René