|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
Les généalogies sont complexes et les angles d’approche divers. Il nous faut donc choisir pour tenter de mieux comprendre ce monde méditerranéen aux multiples visages. Il se métamorphose selon les époques et se joue des rythmes comme des échelles de mondialisation. Les vagues du temps s’entrecroisent, s’interpénètrent et inter-agissent les unes sur les autres. Le temps de l’antique comme le temps des grandes découvertes, le temps de la modernité comme le temps de ce qui vient après et que nous ne savons pas encore exactement comment nommer… Ce sont ces différentes vagues de temps et le rapport au monde qu’elles dessinent que nous allons tenter d’appréhender à l’occasion de cette 14ème édition des Rencontres d’Averroès. > 2ème table ronde : la Méditerranée à l'épreuve du temps > 3ème table ronde : la Méditerranée dans la mondialisation
La pensée grecque a-t-elle fondé une vision du monde, un oikoumène qui a donné à la Méditerranée, dans le regard d’Ulysse, un centre qui reste jusqu’à nous une référence majeure ? Les phéniciens n’ont-ils pas, comme le suggérait Victor Bérard, précédé cette construction du monde ? Existe-t-il ce qui pourrait être appelé un « empire gréco-romain » ? Quelle signification donner à ce que les Romains ont appelé mare nostrum ? L’emprunt, la « secondarité » ont-ils permis aux Romains de bâtir un centre du monde ? « La Grèce conquise a conquis son sauvage vainqueur et importé les arts chez les rustiques Latins » dit un célèbre vers d’Horace… Qu’en est-il des peuples non-latins, des carthaginois ou des berbères, par exemple ? Ont-ils pu définir leur propre vision du monde et échapper, à leur façon, aux catégories et aux pouvoirs de l’empire ? Sous quelle forme et jusqu’à quelle époque peut-on considérer le monde gréco-romain comme le centre du monde, ou tout au moins d’un monde ?... L’antiquité a fait de la Méditerranée un centre, mais ce « temps du monde » a été aboli par d’autres époques qui l’ont au contraire reléguée aux marges de l’histoire.
De quand date la marginalisation du monde méditerranéen ? Pour certains, et notamment pour l’historien Henri Pirenne, « la rupture de la tradition antique a eu pour instrument l’avance rapide et imprévue de l’Islam. Elle a eu pour conséquence de séparer définitivement l’Orient de l’Occident, en mettant fin à l’unité méditerranéenne », rompant ainsi tous les courants d’échanges. Cette thèse est aujourd’hui largement contestée par les historiens des échanges économiques, commerciaux ou culturels… Est-ce la chute de Constantinople en 1453 et l’avènement de l’empire ottoman qui contribue à faire sortir la Méditerranée du monde ? S’agit-il plutôt de la chute de Grenade et surtout de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492 ? Un basculement du monde advient, du monde méditerranéen vers l’Europe du Nord d’abord, puis vers le monde atlantique et l’ensemble américain. Une nouvelle « économie-monde » s’affirme ainsi, qui semble condamner la Méditerranée à rester à l’écart des nouveaux centres de production de la richesse et d’invention de la modernité. Cette sortie du monde, d’un centre du monde, est-elle inéluctable ? Le monde méditerranéen, pris dans son ensemble, et plus singulièrement l’empire ottoman, qui devient peu à peu au XIXème siècle « l’homme malade de l’Europe », comme le monde arabe, qui d’abord s’affirme contre les ottomans puis face aux pouvoirs coloniaux, sont-ils condamnés à rater le grand rendez-vous de la modernité, économique et industrielle, démocratique et intellectuelle ? Peut-on parler d’un état de crise persistant du monde méditerranéen ? Cette forme de relégation de la Méditerranée hors du monde est-elle toujours d’actualité ? Quel sens cela peut-il avoir pour nous aujourd’hui ?
On a pu observer plusieurs vagues de mondialisation à travers l’histoire. Il semble néanmoins que la mondialisation de la fin du XXème siècle, et du XXIème siècle en ses commencements, prenne une ampleur sans précédent. Quelle est la place de la Méditerranée dans cette nouvelle « économie-monde » ? Est-ce une échelle pertinente d’analyse ? Le monde méditerranéen est-il condamné à la marginalisation ? Que peut-il faire face à l’hyper puissance américaine, face à la montée en puissance de la Chine dans la région et face aux relations hégémoniques que l’Europe entretient dans cette zone ? Des villes-mondes sont semble-t-il en train de s’affirmer sur le pourtour méditerranéen. Quelles sont les conséquences de l’apparition de ces nouvelles formes urbaines ? Quel rôle peut-on reconnaitre au développement des échanges informels et à une économie dite de « bazar » ? Une « mondialisation heureuse » est-elle envisageable, vue depuis le monde méditerranéen ? Ou bien les effets de barrières voire de murs, qui se dressent de part et d’autre de la Méditerranée pour tous ceux qui cherchent désespérément à la traverser, rendent-ils cette perspective illusoire ? La fragmentation actuelle du Moyen Orient comme les incertitudes croissantes qui traversent aujourd’hui le Maghreb n’annoncent-elles pas des relations difficiles voire conflictuelles entre une rive et l’autre de la Méditerranée dans les années à venir ? Quelles relations d’avenir peut-on imaginer entre l’ensemble européen, d’un côté, et l’ensemble méditerranéen de l’autre qui, à l’horizon de vingt ans, pèseront environ 400 millions d’habitants chacun ? Une « Union de la Méditerranée » est-elle pensable ? Sur quelles bases ? Un style de vie voire un modèle méditerranéen, fondé sur un autre rapport au temps, à l’espace, à l’art de vivre et d’habiter le monde, est-il susceptible d’émerger ? Au nom de quelles priorités et selon quelle vision du développement durable une telle perspective est-elle imaginable, par rapport aux priorités actuelles du marché et de la mondialisation économique ? La mondialisation est une des formes majeures prise par le « temps du monde » au XXIème siècle. La Méditerranée, dans ces conditions, peut-elle redevenir un centre ? L’ensemble de ces questions seront au cœur de cette 14ème édition des Rencontres d’Averroès qui, plus que jamais, se proposent de « penser la Méditerranée des deux rives ». [Thierry Fabre] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||