> Présentation |
>> Thématique : Vivre ensemble ? La question rappelle les interrogations philosophiques à l’origine de beaucoup d’utopies, de La République de Platon à la Cité vertueuse [al madîna alfâdila] d’Al Farabi. La “difficulté de vivre ensemble” n’est pas propre à notre temps. L’histoire du monde pré-moderne, elle aussi, est une histoire de guerres ravageuses et d’inquisitions atroces. Les grandes religions, après avoir proclamé “la profonde unité de l’humain”, ont été transformées par les classes dominantes en justifications métaphysiques de leurs projets d’expansion et d’hégémonie. Toutefois, la question : comment vivre ensemble ? se distingue des interrogations philosophiques de Platon et d’Al Farabi. Elle est une interrogation fondamentalement réaliste, sur les possibilités de “cohabitation” entre les humains dans un monde réel, le monde actuel, avec tous ses acquis philosophiques et “techniques”. Les conditions objectives d’une coexistence heureuse entre les peuples, les communautés et les individus semblent réunies. Paradoxalement, cette coexistence s’avère aléatoire. Il y a une insoutenable contradiction entre les idéaux humanistes qui ont fondé philosophiquement la modernité et la réalité du chaos qui ravage le monde contemporain où chaque jour davantage, l’humanisme se réduità un label vide de sens. La géopolitique affirme ainsi que la planète s’organise en “grands ensembles régionaux”, mais la formation de ces ensembles demeure le monopole des grandes puissances. L’Amérique du Nord s’unit, l’Union Européenne s’élargit aux ex-pays du pacte de Varsovie. Pendant ce temps, le “petit monde” tend à se diviser en petits États sans autre avenir que celui d’États vassaux. L’exagération des spécificités ethniques et culturelles dans les pays tiers-monde est une arme redoutable aux mains des grandes puissances. La planète “s’émiette” et les “nouveaux États” prolifèrent. De nouveaux nationalismes se développent. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a plus grand-chose de l’idée généreuse qui a permis aux colonies d’accéder à l’indépendance. Enfin, si les conflits identitaires ont pour principal théâtre le tiers-monde, dans la sphère occidentale, les problèmes sont liés à la présence de minorités “non autochtones”, comme les musulmans, présence qui pose de nouveaux problèmes. La “difficulté de vivre ensemble” se décline alors différemment selon les sociétés. On peut définir ce“mal-vivre ensemble” comme l’expression d’un dilemme. Vivre avec les autres en y perdant un peu de soi-même ou s’enfermer entre soi au risque de n’être plus qu’une entité errante. Plus encore, c’est dans cet esprit qu’il faut comprendre la progression des actes d’incivisme, du racisme “ordinaire”, de l’intolérance, de tous ces petits indices de la vie quotidienne qui signalent un malaise croissant au sein même de toutes les sociétés. Les conflits qui ont émaillé l’histoire récente de la Méditerranée [fin des dictatures en Grèce et au Portugal, guerre civile au Liban, conflit israélo-palestinien, conflit des Balkans, décennie noire en Algérie, etc.], peuvent être interprétés à l’aune de motifs sociopolitiques précis (intégrismes religieux, crispation identitaires, crises politiques,…), mais ils nous amènent, aussi, à sonder sans relâche les raisons de la désaffection d’une morale et d’une sagesse qui, un temps, autorisèrent l’espoir d’un certain humanisme.
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