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Il ne revient pas à l’historien, sous couvert d’objectivité,
de donner des couleurs en demi-teinte à ce temps de la décolonisation
au Maghreb. Pas plus qu’elle n’est blanche ou noire, la vérité
n’est grise. » 1
« Quel que soit le régime politique et juridique, celui
de colonie ou de protectorat, le colonialisme assit la domination d’une
minorité étrangère sur une majorité autochtone.
»
Ainsi Pierre Brocheux offre une réponse possible à cette
première table ronde qui ouvre les 10e Rencontres d’Averroès.
Il ne s’agit pas ici de retracer l’histoire du colonialisme,
ni celle de la colonisation et de la décolonisation, car comme
le souligne Marc Ferro dans l’introduction de son Livre noir
du colonialisme :
« Les formes de la colonisation, ses objectifs, la figure que cette
domination a prise, les traits différenciés des pays libérés
constituent un ensemble à variables multiples .»
2
Si les Espagnols voyaient dans leur expansion outre-mer un signe de leur
grandeur, les Portugais y reconnaissaient leur audace, quant aux Britanniques
il s’agissait surtout de maîtriser les mers puis de placer
des sujets britanniques partout dans le monde, alors que pour les Français,
en bons héritiers du siècle des Lumières, il était
question surtout d’accomplir une mission civilisatrice, cependant
les Italiens voyaient dans le colonialisme un moyen de se construire une
identité et faisaient valoir leur droit à l’héritage
impérial [l’Empire Romain].
L’extension coloniale du XIXe et du début du XXe siècle
s’explique par la situation politique, économique et sociale
de nouvelles puissances industrielles et de leurs relations entre elles.
Il n’est pas question ici de juger cette période et de désigner
les victimes et les coupables mais d’essayer de comprendre quelles
traces le colonialisme n’en finit pas de laisser dans nos sociétés.
L’idéologie qui accompagne « l’entreprise coloniale
» se fonde sur les principes racialistes du XIXe siècle,
selon lesquels la race blanche est supérieure aux autres, elle
justifie la colonisation dans sa mission civilisatrice. Ainsi, Jules Ferry
déclarait le 28 juillet 1885 : « Je répète
qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il
y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.
» En France, la IIIème République et les suivantes
ont intégré le droit de coloniser et le racisme vis-à-vis
des races « inférieures » qui finalement ont servi
de base au patrimoine républicain.
Les indigènes des colonies sont des citoyens de seconde zone. Toute
une entreprise de dévalorisation de l’autre a été
construite à travers les années. Cette période rime
avec massacres et violences. Au fur et à mesure se met en place
un système qui accentue la domination des uns et la frustration
des autres.
Aux lendemains des indépendances, le discours colonial se retrouve
au placard comme le souligne Gilles Manceron dans son livre, Marianne
et les colonies 3.
D’un seul coup, c’est le « trou de mémoire »
colonial.
Aujourd’hui, on semble découvrir avec stupeur la torture
en Algérie comme arme de répression systématique
et politique pour maintenir les « indigènes » sous
contrôle français, on s’étonne ou fait-on semblant
? Car ces pratiques ont été dénoncées pendant
qu’elles se pratiquaient. Tout comme il existait des anticolonialistes
tout au long de la période évoquée.
Si le discours vantant les colonies associant cette expansion à
la grandeur du pays inondait les pages des manuels scolaires jusque dans
les années 60, qu’en est-il aujourd’hui du traitement
de la colonisation à l’école ? Toutes ces questions
doivent être sorties de l’oubli pour être analysées
si l’on veut éradiquer un certain nombre de préjugés.
« Ce que le très chrétien bourgeois du XXe siècle
ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, ce
n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est
le crime contre l’homme blanc […] d’avoir appliqué
à l’Europe des procédés colonialistes dont
ne relevaient jusqu’ici que les Arabes, les coolies de l’Inde
et les nègres d’Afrique. »
4
En août et septembre 2001 se tenait la Conférence mondiale
contre le racisme à Durban, la communauté internationale
inscrivait et reconnaissait alors l’esclavage et la traite négrière
comme des crimes contre l’humanité, cependant les pays qui
ont commis ces crimes n’exprimeront aucune excuse, ni aucun regret.
« […] La notion positive d’excuses permettrait à
un Etat, par la levée des tabous de son histoire, par le face-à-face
avec son passé [ouverture d’archives, poursuites judiciaires],
par le devoir de mémoire : en reconnaissant son crime et ses victimes
[loi], en organisant des lieux et des actions garantissant la pérennité
de la mémoire, de renforcer son unité nationale. »
Cette notion, ainsi débarrassée de son traumatisme, laisserait
alors place au deuil et à la commémoration. Les excuses
donnent place à la réconciliation ».5
Hassan Hanafi, Robert Ilbert, Daniel Rivet, Mohamed Kenbib, philosophes
ou historiens des deux rives se proposent à travers cette question
si ouverte : qu’est-ce que le colonialisme ? de tenter par leurs
analyses, leurs études et leurs réflexions de nous frotter
les yeux et pour reprendre l’expression de Daniel Rivet «
de nous forcer à voir plus clair là où cela fait
mal. »
1. Daniel Rivet,
Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation
[Paris, Hachette Littératures, 2002].
2. Pierre Brocheux,
Le Colonialisme français en Indochine,
Le Livre noir du colonialisme, sous la direction
de Marc Ferro [Paris, Robert Laffont, 2003].
3. Gilles Manceron,
Marianne et les colonies, une introduction
à l’histoire coloniale de la France
[Paris, La Découverte, 2003].
4. Aimé
Césaire,
Discours sur le colonialisme
[Paris, Présence Africaine, 1955].
5. Nadja Vuckovic,
Qui demande des réparations et pour quels crimes ?
Le Livre noir du colonialisme,
sous la direction de Marc Ferro
[Paris, Robert Laffont, 2003].
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