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Théorie raciale et fondement colonialiste
les liens dans le texte renvoient à des extraits audio
[real-audio]
Le mot ‘’orientalisme’’ désigne communément
un courant artistique et littéraire caractéristique du XIXème
siècle. Nous savons bien qu’il n’est pas que cela : à
nos oreilles, ‘’orientalisme’’ rime souvent avec
‘’colonialisme’’.
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Extraits audio
Jocelyne Dakhlia : la place de l'art dans la vision rêvée
de l'Orient extrait
Gilles Manseron : l'orientalisme renseigne sur celui qui
regarde extrait
Gérard Khoury : autour du décentrement extrait
Gérard Khoury : situation endémique de violence
au Proche-Orient extrait
Joaquim Païs de Brito : le futur passera par l'art
extrait |
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Mais comment un ‘’courant artistique et
littéraire’’ a-t-il pu se retrouver dans le lit de
l’argutie colonialiste ? Peut-être la découverte soudaine
et impromptue, au XIXème siècle, d’un ‘’autre’’
méditerranéen dont on ne soupçonnait pas l’existence
peut expliquer cette déviance… Certainement
pas, rectifie Jocelyne Dakhlia, car il existe un passé commun,
une connaissance mutuelle bien antérieure à la colonisation
: «L’Italie, l’Espagne, la Provence et le monde
musulman se connaissent déjà. Ils ne découvrent pas
leur existence» au moment de la colonisation. «A
l’époque, on reconnaît en Méditerranée
l’existence d’une culture et d’une civilisation»,
confirme Joaquim Païs de Brito. Les livres d’histoire attestent
de cette connaissance réciproque. On citera pour mémoire
la chaire consacrée à l’étude de la langue
arabe fondée par le pape Innocent III au XIIIème siècle
ou encore, la création au Collège de France par Louis XIV
d’une chaire consacrée à l’étude de la
langue syriaque. Et à côté des livres, des langues
et des cultures, il y a les pierres : «la
Méditerranée, c’est le lieu de l’archéologie»,
rappelle Joaquim Païs de Brito. Alors, comment expliquer le remplacement
de l’image de l’autre par sa caricature ?
On pourrait, avec le directeur du Musée National d’Ethnologie,
mettre en cause l’archéologie qui, en tant que lieu de création
de l’imaginaire, contribue à créer «des
représentations de l’autre qui sont parfois ambiguës».
Il conviendrait, dans ce cas, d’incriminer également les
chevalets : «Il faut tenir compte de la chosification, de la
réification de l’autre chez les peintres orientalistes. Les
artistes orientaux ont, souvent, peint les mêmes thèmes avec
plus de pudeur…», indique Gérard Khoury. Mais
ces ambiguïtés sont-elles suffisantes pour expliquer à
elles seules un phénomène aussi radical, aussi extrémiste,
aussi technique, que le déni de l’autre, celui-là
même qui fondera le colonialisme ? Gilles
Manceron offre un complément d’enquête : «Au
cours de la première phase de colonisation européenne, au
XVIIème et XVIIIème siècles, on ne conteste pas l’appartenance
de ‘’l’indigène’’ ou de ‘’l’autochtone’’
au reste de l’humanité. Mais au XIXème siècle,
les théories raciales apparaissent et contestent cette appartenance.
En instaurant une hiérarchisation raciale de l’humanité,
elles permettent de fonder le droit de conquête et tombent à
pic pour fournir un prétexte de reprendre le projet colonial que
les idéaux de 1789 avaient contribué à interrompre».
Ensauvager l’ancien coexistant
Ce fondement théorique ne suffit pas. Il faut aussi des preuves.
Pour cela, on va «ensauvager l’ancien coexistant»,
comme le dit Jocelyne Dakhlia. C’est à dire, ensauvager les
représentations de l’autre, les mettre au service de cette
vaste «opération de réduction idenditaire»
qui permettra à la société coloniale de s’organiser
sur la base d’une séparation entre indigènes et colons.
Et les ruines romaines du Maghreb deviennent autant de prétextes
pour assimiler le passé du Maghreb à un passé européen
; les tableaux de Delacroix, Chassériau ou Fromentin se transforment
en preuves à charge : l’autochtone y est lascif, sauvage,
violent, barbare. Ultérieurement, de nouveaux procédés
de représentation et de diffusion prendront le relais : photographies,
cartes postales, films. Ils serviront de support à la nouvelle
représentation que le XXème siècle européen
donnera des africains et des orientaux.
Car c’est au tour de la politique de bousculer les représentations.
«Dans les années
de l’après-guerre mondiale, l’Europe est, en quelque
sorte, défiée par les Etats-Unis de Wilson qui popularise
le droit des peuples à l’autodétermination. C’est
un concept anticolonialiste» explique
Gérard Khoury. Réponse des gouvernements européens
: la mise en œuvre des systèmes de mandats et de tutelles.
Et l’historien de citer l’article 22 du Pacte de la Société
des Nations (28 juin 1919) qui évoque ‘’les peuples
non encore capables de se gouverner eux-mêmes’’ et la
nécessité de ‘’confier la tutelle de ces peuples
aux nations développées’’…Le ‘’barbare’’
a pris l’apparence d’un ‘’incapable’’
à qui il faut un tuteur légal.
Des représentations à
déconstruire
On s’est sensiblement éloigné de ce ‘’courant
caractéristique du XIXème siècle’’ dont
il était question -un courant artistique et littéraire,
certes, mais un courant suffisamment ambivalent pour s’être
retrouvé au service du colonialisme-. Aujourd’hui, qu’en
reste-t-il ? Des oeuvres d’art et des images. Et puis des représentations,
des interprétations, des discours qu’il convient de rectifier,
de déconstruire. Parfois, comme le suggère Gilles
Manceron, l’histoire s’en charge toute seule : «Les
indépendances ont secoué les représentations mentales
colonialistes». Parfois, la culture finit par triompher,
ainsi que s’en félicite Jocelyne
Dakhlia : «On observe un fort engouement pour la culture arabe,
signe qu’elle est en train de devenir commune»
Mais cela ne sera pas suffisant. Pour achever de déconstruire,
il faudra aussi mener un travail de recherche. Notamment en identifiant
d’autres représentations que celles qui sont issues des élites
et qui sont quasiment les seules à être parvenues jusqu’à
nous. Comme le rappelle Jocelyne Dakhlia, la rencontre avec l’autre
a eu aussi lieu à d’autres niveaux : «Il faut prendre
en compte, réhabiliter la culture populaire maghrébine de
cette époque, qui a bel et bien existé». Tout
en se gardant de l’idéaliser, précise l’historienne,
pour ne pas qu’elle finisse, à son tour, par justifier l’ordre
colonial.
Nicolas Weinberg
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