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Deuxième table-ronde
samedi 8 novembre de 10 h à 12 h
Les visages de l’Autre.
Orientalisme et sens du divers

Compte-rendu
par Nicolas Weinberg

     Présentation de la table ronde
     Ombres et lumières
     par Murielle Fourlon


Théorie raciale et fondement colonialiste

les liens dans le texte renvoient à des extraits audio [real-audio]

Le mot ‘’orientalisme’’ désigne communément un courant artistique et littéraire caractéristique du XIXème siècle. Nous savons bien qu’il n’est pas que cela : à nos oreilles, ‘’orientalisme’’ rime souvent avec ‘’colonialisme’’.

Extraits audio

Jocelyne Dakhlia : la place de l'art dans la vision rêvée de l'Orient
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Gilles Manseron : l'orientalisme renseigne sur celui qui regarde
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Gérard Khoury : autour du décentrement
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Gérard Khoury : situation endémique de violence au Proche-Orient
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Joaquim Païs de Brito : le futur passera par l'art
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Mais comment un ‘’courant artistique et littéraire’’ a-t-il pu se retrouver dans le lit de l’argutie colonialiste ? Peut-être la découverte soudaine et impromptue, au XIXème siècle, d’un ‘’autre’’ méditerranéen dont on ne soupçonnait pas l’existence peut expliquer cette déviance… Certainement pas, rectifie Jocelyne Dakhlia, car il existe un passé commun, une connaissance mutuelle bien antérieure à la colonisation : «L’Italie, l’Espagne, la Provence et le monde musulman se connaissent déjà. Ils ne découvrent pas leur existence» au moment de la colonisation. «A l’époque, on reconnaît en Méditerranée l’existence d’une culture et d’une civilisation», confirme Joaquim Païs de Brito. Les livres d’histoire attestent de cette connaissance réciproque. On citera pour mémoire la chaire consacrée à l’étude de la langue arabe fondée par le pape Innocent III au XIIIème siècle ou encore, la création au Collège de France par Louis XIV d’une chaire consacrée à l’étude de la langue syriaque. Et à côté des livres, des langues et des cultures, il y a les pierres : «la Méditerranée, c’est le lieu de l’archéologie», rappelle Joaquim Païs de Brito. Alors, comment expliquer le remplacement de l’image de l’autre par sa caricature ?
On pourrait, avec le directeur du Musée National d’Ethnologie, mettre en cause l’archéologie qui, en tant que lieu de création de l’imaginaire, contribue à créer «des représentations de l’autre qui sont parfois ambiguës». Il conviendrait, dans ce cas, d’incriminer également les chevalets : «Il faut tenir compte de la chosification, de la réification de l’autre chez les peintres orientalistes. Les artistes orientaux ont, souvent, peint les mêmes thèmes avec plus de pudeur…», indique Gérard Khoury. Mais ces ambiguïtés sont-elles suffisantes pour expliquer à elles seules un phénomène aussi radical, aussi extrémiste, aussi technique, que le déni de l’autre, celui-là même qui fondera le colonialisme ? Gilles Manceron offre un complément d’enquête : «Au cours de la première phase de colonisation européenne, au XVIIème et XVIIIème siècles, on ne conteste pas l’appartenance de ‘’l’indigène’’ ou de ‘’l’autochtone’’ au reste de l’humanité. Mais au XIXème siècle, les théories raciales apparaissent et contestent cette appartenance. En instaurant une hiérarchisation raciale de l’humanité, elles permettent de fonder le droit de conquête et tombent à pic pour fournir un prétexte de reprendre le projet colonial que les idéaux de 1789 avaient contribué à interrompre».

Ensauvager l’ancien coexistant

Ce fondement théorique ne suffit pas. Il faut aussi des preuves. Pour cela, on va «ensauvager l’ancien coexistant», comme le dit Jocelyne Dakhlia. C’est à dire, ensauvager les représentations de l’autre, les mettre au service de cette vaste «opération de réduction idenditaire» qui permettra à la société coloniale de s’organiser sur la base d’une séparation entre indigènes et colons. Et les ruines romaines du Maghreb deviennent autant de prétextes pour assimiler le passé du Maghreb à un passé européen ; les tableaux de Delacroix, Chassériau ou Fromentin se transforment en preuves à charge : l’autochtone y est lascif, sauvage, violent, barbare. Ultérieurement, de nouveaux procédés de représentation et de diffusion prendront le relais : photographies, cartes postales, films. Ils serviront de support à la nouvelle représentation que le XXème siècle européen donnera des africains et des orientaux.
Car c’est au tour de la politique de bousculer les représentations. «Dans les années de l’après-guerre mondiale, l’Europe est, en quelque sorte, défiée par les Etats-Unis de Wilson qui popularise le droit des peuples à l’autodétermination. C’est un concept anticolonialiste» explique Gérard Khoury. Réponse des gouvernements européens : la mise en œuvre des systèmes de mandats et de tutelles. Et l’historien de citer l’article 22 du Pacte de la Société des Nations (28 juin 1919) qui évoque ‘’les peuples non encore capables de se gouverner eux-mêmes’’ et la nécessité de ‘’confier la tutelle de ces peuples aux nations développées’’…Le ‘’barbare’’ a pris l’apparence d’un ‘’incapable’’ à qui il faut un tuteur légal.

Des représentations à déconstruire

On s’est sensiblement éloigné de ce ‘’courant caractéristique du XIXème siècle’’ dont il était question -un courant artistique et littéraire, certes, mais un courant suffisamment ambivalent pour s’être retrouvé au service du colonialisme-. Aujourd’hui, qu’en reste-t-il ? Des oeuvres d’art et des images. Et puis des représentations, des interprétations, des discours qu’il convient de rectifier, de déconstruire. Parfois, comme le suggère Gilles Manceron, l’histoire s’en charge toute seule : «Les indépendances ont secoué les représentations mentales colonialistes». Parfois, la culture finit par triompher, ainsi que s’en félicite Jocelyne Dakhlia : «On observe un fort engouement pour la culture arabe, signe qu’elle est en train de devenir commune»
Mais cela ne sera pas suffisant. Pour achever de déconstruire, il faudra aussi mener un travail de recherche. Notamment en identifiant d’autres représentations que celles qui sont issues des élites et qui sont quasiment les seules à être parvenues jusqu’à nous. Comme le rappelle Jocelyne Dakhlia, la rencontre avec l’autre a eu aussi lieu à d’autres niveaux : «Il faut prendre en compte, réhabiliter la culture populaire maghrébine de cette époque, qui a bel et bien existé». Tout en se gardant de l’idéaliser, précise l’historienne, pour ne pas qu’elle finisse, à son tour, par justifier l’ordre colonial.


Nicolas Weinberg