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I« Orientaliste : homme qui a beaucoup voyagé. »
Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.
« L’Orient est une création de l’Occident, son
double, son contraire, l’incarnation de ses craintes et de son sentiment
de supériorité tout à la fois, la chair d’un
corps dont il ne voudrait être que l’esprit. » 1
Les voyages des Européens en Orient se sont multipliés
depuis la fin de la Renaissance. On voyageait donc dans les pays riverains
de la Méditerranée bien avant le XIXe siècle, la
littérature, la peinture constituent des témoignages importants
de ce penchant pour l’Orient, cet Autre monde souvent idéalisé.
Cependant cette partie du monde soumise par les Ottomans perd peu à
peu de sa splendeur, le rapport de force a changé, après
des siècles de péril islamique vient le temps de l’impérialisme
des nouvelles puissances européennes. Cette nouvelle domination
amène un discours différent. L’Orient n’est
plus cette terre immuable, où l’orientaliste vient se mirer
dans ses propres rêves exotiques, ces terres sont devenues «
des espaces de ruines, espaces en ruine, espaces désertés
par une histoire qui avance ailleurs, sans plus le concerner. Une manière
de dire qu’il s’agit d’un espace vide à combler,
comme un désert à défricher. » 2
La perception de l’Autre change au fur et à mesure que la
colonisation s’installe. Daniel Rivet dans son livre, Le Maghreb
à l’épreuve de la colonisation, rappelle que
lors de la conquête de l’Algérie en 1830, « le
Maghrébin n’est nullement la figure indifférenciée
de l’indigène qui s’installe progressivement dans l’imaginaire
colonial. Il est ce Barbaresque avec lequel on entretient une relation
belliqueuse depuis des siècles et dont, on découvre avec
curiosité la diversité, grâce aux récits de
captivité du « Grand Siècle » et aux relations
de voyage des hommes des Lumières. »
L’expansion coloniale s’accompagne d’un discours légitimant
la domination de l’homme blanc sur des peuples à civiliser.
Les thèses racialistes et racistes contaminent l’esprit de
l’opinion publique. Les gens se pressent pour voir « des sauvages
» mis en scène, venus de contrées lointaines lors
des Expositions coloniales qui fleurissent dans toutes les métropoles
occidentales. Parallèlement, la littérature enfantine transmet
pendant des générations une image dépréciée
du colonisé noir ou jaune, on trouve de nombreux exemples dans
Babar, Tintin, mais aussi dans l’œuvre de Jules Verne. Le cinéma
accompagne évidemment cette campagne : idéalisation de l’œuvre
coloniale civilisatrice face à des peuples ignorants.
Selon Daniel Rivet, l’image romantique de l’Arabe ne résiste
pas au choc de la colonisation. D’oriental, il devient indigène,
c’est-à-dire un homme de nulle part. On le tolère
parce qu’on ne peut pas faire autrement, la France étant
le berceau des Droits de l’homme. Au fur et à mesure l’image
stéréotypée du Maghrébin va s’accentuer
parce que l’indigène réel n’est pas un être
docile, ni soumis. Après 1914, cette ignorance des indigènes
s’approfondit, les Européens s’éloignent du
bled, ils se retranchent dans des enclaves coloniales. Au début
de la colonisation les colons vivaient en immersion dans la société
maghrébine, peu à peu le contact se perd.
De son côté, le Maghrébin voit l’Européen
comme un être malfaisant, qu’il faut s’abstenir de fréquenter.
La cohabitation avec le chrétien métamorphosé en
colon reste un acte compromettant, une souillure.
Cependant, il convient aussi ici pour ne pas entrer dans des schémas
trop simplistes d’évoquer les « hommes frontières
», ceux qui ne sont ni dans un camp, ni dans l’autre. Même
si cela reste une minorité, il y a des femmes et des hommes qui
pratiquent le « dialogue des cultures ». Au temps le plus
fort de la colonisation, il y a eu des indigénophiles. Les anticolonialistes
ont été contemporains de cette période. Il ne s’agit
pas ici de juger des hommes et des femmes mais d’essayer de comprendre
comment se développent le rapport à l’autre et la
peur de l’autre. Cependant pour reprendre Jocelyne Dakhlia, la rencontre
de l’autre ne se fait pas forcément dans l’harmonie,
elle peut se faire dans la violence.
« Le mélange, l’indistinctement qu’attestent
les civilisations, proches et voisines ou plus éloignées,
n’est d’ailleurs pas nécessairement synonyme d’harmonie
et de consensus. Pour dialoguer, il faut parler la même langue,
mais le dialogue conduit aussi parfois à l’injure. Le métissage
lui-même, où l’on voit si volontiers aujourd’hui
un potentiel d’harmonie, a aussi dénoté dans l’histoire,
il ne faut pas l’oublier, la violence de la conquête et l’assimilation
forcée. Même les lieux fusionnels sont des lieux où
il faut admettre, éventuellement, la violence, la discorde, la
subordination et le rapport de force.
Se souvenir de ce qui en nous est autre, en vertu des aléas de
l’histoire, éprouver notre coextensivité à
d’autres sociétés ne participe donc d’aucun
humanisme bien pensant. C’est simplement prendre la mesure de la
dialectique labile, réversible, de nos différences, y compris
dans le désaccord et le conflit. Mais la perspective du conflit
n’est pas celle du choc. » 3
Nous sommes là au cœur du sujet, la peur de l’Autre
prend ses racines dans l’histoire de nos sociétés,
mais la curiosité et l’intérêt accompagnent
aussi cette histoire. La question n’est pas de faire de l’angélisme
en brandissant le modèle d’Al-Andalus à tout bout
de champ, révisant ainsi l’histoire des hommes. Jocelyne
Dakhlia, Joaquim Païs de Brito, Gilles Manceron et Gérard
Khoury tenteront d’analyser ces images qui façonnent notre
culture post-coloniale d’un côté comme de l’autre.
1. Edward W. Saïd,
L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident
[Paris, Seuil, 1997].
2. Jean-Claude
Berchet,
Le Voyage en Orient, anthologie des voyageurs
français au XIXe siècle
[Paris, Bouquins, Robert Laffont, 1985].
3. Jocelyne Dakhlia,
extrait de son discours à l’UNESCO :
« D’une culture à l’autre : distinction des limites
et limites de la distinction »,
colloque : Comment surmonter les résistances au
dialogue entre les civilisations [Janvier 2003].
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