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L’Algérie tient une place très particulière
dans l’histoire coloniale française. Cette colonisation a
provoqué, des deux côtés, un traumatisme profond et
difficile à dépasser. C’est en s’appuyant sur
une conception républicaine des droits de l’homme et des
Lumières que les colonisateurs de la IIIe République ont
justifié leur action. Sylvie Thenault fait partie de ces historiens
qui ont souligné l’incompatibilité fondamentale entre
colonisation et mission civilisatrice.
A partir du prisme de la justice, elle a démontré comment
la population algérienne, qui fut toujours soumise à une
législation spécifique, n’a jamais totalement été
assimilée à la France. Il y eut d’abord une justice
à deux vitesses. Les « indigènes » appliquaient
leur droit coutumier et non le droit civil français [par exemple
en ce qui concerne le statut des femmes dans la société].
Puis, pendant cette guerre qui refusait de dire son nom, une législation
d’exception fut mise en place. Dans son livre, Une drôle
de justice – les magistrats dans la guerre d’Algérie,
Sylvie Thenault décrit le processus qui a mené le gouvernement
français à opérer un transfert de la justice au militaire.
Un voile pudique a ensuite été posé sur les exactions
commises durant cette période. Il fallait sauvegarder à
tout prix le mythe républicain. Mais si la guerre et le choc de
l’indépendance, cette « amputation, vécue comme
une défaite du sentiment national », pour reprendre les termes
de Benjamin Stora, a alors constitué un impensé de l’histoire
de France, les mémoires, elles, ont continué à travailler.
Des mémoires, très, trop, plurielles : appelés de
contingent, harkis, Algériens immigrés en France, Algériens
vivant dans leurs pays. Chacun avait sa version des faits. « L’hétérogénéité
de ces mémoires explique le sentiment que la guerre se rejoue sans
cesse », explique Sylvie Thenault. « Le passage de l’individuel
au collectif suppose une prise de distance avec les termes du débat
contemporain des faits : c’est ici que peut intervenir l’historien
dans une posture délicate de redresseur des déformations
des mémoires s’exprimant sur l’événement.
»
Pour l’historien Jean-Jacques Jordi, le terme même de colons
est sujet à de multiples contre-sens. « Dans les années
50, les colons richissimes et accapareurs de terre étaient certes
très puissants, mais ils ne représentaient que 5 % de la
population. Dans le petit peuple qui constituait la grande majorité
de la population algérienne, il n’y avait pas du tout le
même type de rapport entre colonisateurs et colonisés. La
guerre va modifier et radicaliser les positions. Il faudra alors choisir
son camp. »
Il s’agit alors de resituer les événements dans le
contexte de l’époque et de dépasser certaines classifications
et représentations confortables mais trop réductrices pour
être efficaces.
Un travail d’autant plus délicat que cette plongée
dans notre histoire contemporaine refoulée ne peut pas évincer
le point de vue algérien. Dans son ouvrage, Entre Nation et
djihad, Omar Carlier insiste sur le fait qu’en Algérie,
plus que dans tout autre pays arabe, les formes de la domination coloniale
ont modélisé les modes de réponse de la société
colonisée. Mais, là-bas aussi, l’histoire a été
instrumentalisée pour légitimer l’Etat-Nation et fonder
une identité autour d’un mythe révolutionnaire.
L’histoire officielle fait l’impasse sur l’impact socio-économique,
politique, culturel et humain du contact avec l’Europe. Dans les
ouvrages scolaires, le mouvement national algérien est présenté
de façon monolithique et unanimiste en occultant les oppositions
et les luttes qu’il a recélé. Le colonialisme apparaît
comme une entreprise visant à éradiquer la religion musulmane
et la langue arabe. Ainsi a été mis en œuvre l’imaginaire
du djihad qui, pour des générations d’élèves,
tient lieu d’histoire de leur pays.
Il est très difficile pour les historiens de tenir un discours
différent sans entrer dans une situation subversive par rapport
au pouvoir. Daho Djerbal, historien et directeur de Naqd, l’une
des rares revues à tenter de penser l’Algérie actuelle,
rappelle qu’un ouvrage aussi essentiel que celui de Mohamed Harbi,
FLN, Mirage et réalité [paru en 1980], «
a été édité à l’étranger,
mais n’a pas été diffusé en Algérie
pendant près de vingt ans. Il a été mis sous séquestre,
censuré, interdit en Algérie. » 1
Mohamed Harbi n’a jamais renié ses engagements ni retenu
ses critiques : « L’arbitraire en Algérie n’est
ni le fruit d’une contagion étrangère, ni la conséquence
d’une substitution des rôles entre gestionnaires d’hier
et gestionnaires d’aujourd’hui. [...] Nos structures sociales
continuent à véhiculer des comportements et
des pratiques d’un autre âge, perpétués par
des couches dirigeantes
forgées dans la violence. » Ces propos datent de 1965 ! Pour
de telles prises de position, il a connu la prison et l’exil.
Daho Djerbal, lui aussi, travaille sur les omissions et les non-dits de
l’histoire. Il a fouillé dans les mémoires du peuple
algérien et a su extraire des récits personnels et forcément
subjectifs une matière historique incontestable. « Ce qui
est intéressant dans les mémoires et les témoignages,
ce n’est pas tellement ce qui a été dit parce que
c’est déjà établi, mais ce qui n’est
pas dit. C’est là que commence le travail de l’historien
; c’est rechercher à remplir les vides qui ont été
faits. » 2
L’histoire du colonialisme n’a rien d’édifiante,
mais elle est commune aux deux pays. Souhaitons que les Rencontres d’Averroès
permettent d’avancer sur cette voie du partage de l’histoire,
seul chemin à emprunter pour rapprocher durablement les deux peuples.
Car, comme l’a si bien exprimé le sociologue de l’immigration
Abdelmalek Sayad : « Renouer les fils de l’histoire, restaurer
la continuité de cette histoire, ce n’est pas simplement
une nécessité d’ordre intellectuel ; c’est,
aujourd’hui, une nécessité d’ordre éthique
en ce qu’elle a sa répercussion sur tous les actes de la
vie quotidienne de chacun d’entre nous, sur toutes les représentations
qu’on se donne de nous-mêmes, de notre position au sein de
la société dont nous sommes - ou serions - les émigrés…
»
1. - 2.
Daho Djerbal
in le quotidien Le Matin
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