> Visiter le site d'espaceculture et retrouver toute la programmation culturelle de Marseille

Troisième table ronde
samedi 8 novembre de 14 h 30 à 16 h 30

L’Algérie à l’épreuve de la
colonisation
et de la décolonisation

Le partage de l'histoire
par Frédéric Kahn

     Présentation de la table ronde
     Compte-rendu de la table ronde


L’Algérie tient une place très particulière dans l’histoire coloniale française. Cette colonisation a provoqué, des deux côtés, un traumatisme profond et difficile à dépasser. C’est en s’appuyant sur une conception républicaine des droits de l’homme et des Lumières que les colonisateurs de la IIIe République ont justifié leur action. Sylvie Thenault fait partie de ces historiens qui ont souligné l’incompatibilité fondamentale entre colonisation et mission civilisatrice.
A partir du prisme de la justice, elle a démontré comment la population algérienne, qui fut toujours soumise à une législation spécifique, n’a jamais totalement été assimilée à la France. Il y eut d’abord une justice à deux vitesses. Les « indigènes » appliquaient leur droit coutumier et non le droit civil français [par exemple en ce qui concerne le statut des femmes dans la société]. Puis, pendant cette guerre qui refusait de dire son nom, une législation d’exception fut mise en place. Dans son livre, Une drôle de justice – les magistrats dans la guerre d’Algérie, Sylvie Thenault décrit le processus qui a mené le gouvernement français à opérer un transfert de la justice au militaire.
Un voile pudique a ensuite été posé sur les exactions commises durant cette période. Il fallait sauvegarder à tout prix le mythe républicain. Mais si la guerre et le choc de l’indépendance, cette « amputation, vécue comme une défaite du sentiment national », pour reprendre les termes de Benjamin Stora, a alors constitué un impensé de l’histoire de France, les mémoires, elles, ont continué à travailler. Des mémoires, très, trop, plurielles : appelés de contingent, harkis, Algériens immigrés en France, Algériens vivant dans leurs pays. Chacun avait sa version des faits. « L’hétérogénéité de ces mémoires explique le sentiment que la guerre se rejoue sans cesse », explique Sylvie Thenault. « Le passage de l’individuel au collectif suppose une prise de distance avec les termes du débat contemporain des faits : c’est ici que peut intervenir l’historien dans une posture délicate de redresseur des déformations des mémoires s’exprimant sur l’événement. »
Pour l’historien Jean-Jacques Jordi, le terme même de colons est sujet à de multiples contre-sens. « Dans les années 50, les colons richissimes et accapareurs de terre étaient certes très puissants, mais ils ne représentaient que 5 % de la population. Dans le petit peuple qui constituait la grande majorité de la population algérienne, il n’y avait pas du tout le même type de rapport entre colonisateurs et colonisés. La guerre va modifier et radicaliser les positions. Il faudra alors choisir son camp. »
Il s’agit alors de resituer les événements dans le contexte de l’époque et de dépasser certaines classifications et représentations confortables mais trop réductrices pour être efficaces.

Un travail d’autant plus délicat que cette plongée dans notre histoire contemporaine refoulée ne peut pas évincer le point de vue algérien. Dans son ouvrage, Entre Nation et djihad, Omar Carlier insiste sur le fait qu’en Algérie, plus que dans tout autre pays arabe, les formes de la domination coloniale ont modélisé les modes de réponse de la société colonisée. Mais, là-bas aussi, l’histoire a été instrumentalisée pour légitimer l’Etat-Nation et fonder une identité autour d’un mythe révolutionnaire.
L’histoire officielle fait l’impasse sur l’impact socio-économique, politique, culturel et humain du contact avec l’Europe. Dans les ouvrages scolaires, le mouvement national algérien est présenté de façon monolithique et unanimiste en occultant les oppositions et les luttes qu’il a recélé. Le colonialisme apparaît comme une entreprise visant à éradiquer la religion musulmane et la langue arabe. Ainsi a été mis en œuvre l’imaginaire du djihad qui, pour des générations d’élèves, tient lieu d’histoire de leur pays.
Il est très difficile pour les historiens de tenir un discours différent sans entrer dans une situation subversive par rapport au pouvoir. Daho Djerbal, historien et directeur de Naqd, l’une des rares revues à tenter de penser l’Algérie actuelle, rappelle qu’un ouvrage aussi essentiel que celui de Mohamed Harbi, FLN, Mirage et réalité [paru en 1980], « a été édité à l’étranger, mais n’a pas été diffusé en Algérie pendant près de vingt ans. Il a été mis sous séquestre, censuré, interdit en Algérie. »  1 Mohamed Harbi n’a jamais renié ses engagements ni retenu ses critiques : « L’arbitraire en Algérie n’est ni le fruit d’une contagion étrangère, ni la conséquence d’une substitution des rôles entre gestionnaires d’hier et gestionnaires d’aujourd’hui. [...] Nos structures sociales continuent à véhiculer des comportements et
des pratiques d’un autre âge, perpétués par des couches dirigeantes
forgées dans la violence. » Ces propos datent de 1965 ! Pour de telles prises de position, il a connu la prison et l’exil.
Daho Djerbal, lui aussi, travaille sur les omissions et les non-dits de l’histoire. Il a fouillé dans les mémoires du peuple algérien et a su extraire des récits personnels et forcément subjectifs une matière historique incontestable. « Ce qui est intéressant dans les mémoires et les témoignages, ce n’est pas tellement ce qui a été dit parce que c’est déjà établi, mais ce qui n’est pas dit. C’est là que commence le travail de l’historien ; c’est rechercher à remplir les vides qui ont été faits. » 2

L’histoire du colonialisme n’a rien d’édifiante, mais elle est commune aux deux pays. Souhaitons que les Rencontres d’Averroès permettent d’avancer sur cette voie du partage de l’histoire, seul chemin à emprunter pour rapprocher durablement les deux peuples. Car, comme l’a si bien exprimé le sociologue de l’immigration Abdelmalek Sayad : « Renouer les fils de l’histoire, restaurer la continuité de cette histoire, ce n’est pas simplement une nécessité d’ordre intellectuel ; c’est, aujourd’hui, une nécessité d’ordre éthique en ce qu’elle a sa répercussion sur tous les actes de la vie quotidienne de chacun d’entre nous, sur toutes les représentations qu’on se donne de nous-mêmes, de notre position au sein de la société dont nous sommes - ou serions - les émigrés… »

1. - 2. Daho Djerbal
in le quotidien Le Matin