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N’en déplaise à notre bonne conscience, le colonialisme
n’est pas un accident de l’histoire, le déraillement
passager d’une société prédestinée à
l’universalisme. Au contraire, cette entreprise hégémonique
fait intimement partie de l’histoire occidentale. Ce point de vue
est défendu, avec quantité d’arguments convaincants,
par Sophie Bessis dans son essai L’Occident et les autres.
L’historienne a démonté les mécanismes qui
ont abouti à l’instrumentalisation des principes issus des
Lumières et ont permis à l’Occident d’entreprendre,
en toute bonne conscience, sa politique de colonisation.
Sophie Bessis pense que cette « culture de la suprématie
» a changé de forme mais qu’elle régit toujours
la relation de l’Occident avec « le reste du monde ».
« La crainte de devoir abandonner la position hégémonique
qui a forgé leur relation au monde est synonyme, dans les consciences
occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identité. »
Même si elle estime que la construction européenne marque
peut-être les prémisses d’une nouvelle ère post-hégémonique,
Sophie Bessis reste très critique sur un sentiment de supériorité
occidental qui perdure. De fait, les Européens, dans leur grande
majorité, sont toujours persuadés d’être les
garants de la civilisation et de détenir les clés du développement
du monde.
Ainsi instrumentalisé, l’universalisme démocratique
devient non seulement inefficace, mais pire encore, contre-productif.
Il est perçu comme un outil d’hégémonie. Dans
les pays du sud, les régimes despotiques et les idéologies
extrémistes se nourrissent du ressentiment que suscite cette volonté
d’occidentaliser le monde. Et, en écho, les préjugés
du nord vis-à-vis de l’islam se renforce. L’islam devient
le sésame pour expliquer tous les conservatismes, toutes les pratiques
inhumaines et barbares. Dominique David, responsable des études
de sécurité à l’Institut Français des
Relations Internationales [IFRI], analyse ces mécanismes qui fabriquent
de telles représentations idéologiques : « Il est
évident que, au Nord, cette notion d’islam est instrumentalisée
par ceux qui défendent le modèle du choc des civilisations.
L’islam représente alors l’antagonisme majeur vis-à-vis
du modèle occidental. Et en réaction, dans le Sud, on assiste
à une cristallisation d’idéologies qui s’érigent
contre cet occident arrogant. »
Comment sortir de cet engrenage ?
Le contexte international a profondément changé. Les rapports
de force ont évolué. Des fractures de plus en plus nettes
se dessinent entre Européens et Américains sur le mode de
relation à engager avec l’espace méditerranéen.
Peut-on pour autant parler de stratégies politiques radicalement
différentes ? « L’héritage historique et la
situation géographique influencent considérablement les
stratégies », explique encore Dominique David. « La
Méditerranée est notre arrière-cour et notre politique
extérieure s’inscrit dans une tradition d’alliance
très ancienne. » Notre passé colonial est aussi un
élément non négligeable de cette histoire. «
Cet héritage est complexe, il fabrique des relations d’interdépendance
très difficiles à analyser », poursuit Dominique David.
« Mais les Européens savent ce que signifie la gestion d’un
espace extérieur. Les Américains ne se sont jamais construits
d’empires territoriaux. Ils n’ont pas cette expérience.
Et ils ont une conception très différente de l’usage
de la force. »
Pour Dominique David, ce que nous appelons communément l’Empire
américain n’a que très peu de rapport avec l’empire
colonial européen qui a pris fin au milieu du XXe siècle.
« Les Etats-Unis n’ont aucune intention de contrôler
physiquement des territoires. Ils veulent maîtriser à distance,
avec leur puissance économique et technologique. Si les Etats-Unis
visent bien à l’hégémonie, cette dernière
n’est pas territoriale. »
Pour autant, l’Europe ne propose pas encore, loin s’en faut,
d’alternative crédible dans les relations nord-sud. Sophie
Bessis fait remarquer, qu’au-delà des grands discours d’intention,
les stratégies n’évoluent guère. Les catégories
de pensée sont toujours aussi réductrices.
Inventer de nouvelles formes de relation entre les deux rives de la Méditerranée
passe donc encore et toujours par une meilleure compréhension de
l’Autre. Pour sa part, Dominique David en appelle à la mise
en place d’une stratégie de la complexité : «
envisager des instruments de gestion collectifs des crises entre partenaires
plutôt que des moyens d’intervention unilatérale, correspondant
aux fantasmes gendarmiques hérités du passé. »
La France pourrait-elle être aux avants-postes de ce changement
d’état d’esprit ? C’est ce que pense l’universitaire
et journaliste Ahmed Youssef. Il affirme que l’arrivée de
Charles de Gaulle au pouvoir, en 1958, a marqué un tournant dans
la politique arabe de notre pays : « S’instaure alors la volonté
de construire une relation sur des intérêts communs. »
Une stratégie perpétuée par l’actuel Président
de la République. Dans son essai, L’Orient de Jacques
Chirac, Ahmed Youssef insiste sur l’implication personnelle
du chef de l’Etat – notamment ses relations privilégiées
avec les chefs d’Etat arabes.
Mais, un véritable changement politique ne peut être que
la conséquence d’un profond changement de perception. «
La volonté de comprendre d’autres cultures à des fins
de coexistence et d’élargissement de son horizon n’a
rien à voir avec la volonté de dominer »
1, écrivait le grand intellectuel américain
d’origine palestinienne, Edward Saïd, quelques semaines seulement
avant sa mort.
1. Edward W. Saïd
in Le Monde Diplomatique [Septembre 2003]
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