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Quatrième table ronde
dimanche 9 novembre de 10 h à 12 h

Après l’empire. Quelles relations entre les deux rives de la Méditerranée?

De la domination à la
compréhenssion
par Frédéric Kahn

     Présentation de la table ronde
     Compte-rendu de la table ronde


N’en déplaise à notre bonne conscience, le colonialisme n’est pas un accident de l’histoire, le déraillement passager d’une société prédestinée à l’universalisme. Au contraire, cette entreprise hégémonique fait intimement partie de l’histoire occidentale. Ce point de vue est défendu, avec quantité d’arguments convaincants, par Sophie Bessis dans son essai L’Occident et les autres. L’historienne a démonté les mécanismes qui ont abouti à l’instrumentalisation des principes issus des Lumières et ont permis à l’Occident d’entreprendre, en toute bonne conscience, sa politique de colonisation.
Sophie Bessis pense que cette « culture de la suprématie » a changé de forme mais qu’elle régit toujours la relation de l’Occident avec « le reste du monde ». « La crainte de devoir abandonner la position hégémonique qui a forgé leur relation au monde est synonyme, dans les consciences occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identité. » Même si elle estime que la construction européenne marque peut-être les prémisses d’une nouvelle ère post-hégémonique, Sophie Bessis reste très critique sur un sentiment de supériorité occidental qui perdure. De fait, les Européens, dans leur grande majorité, sont toujours persuadés d’être les garants de la civilisation et de détenir les clés du développement du monde.
Ainsi instrumentalisé, l’universalisme démocratique devient non seulement inefficace, mais pire encore, contre-productif. Il est perçu comme un outil d’hégémonie. Dans les pays du sud, les régimes despotiques et les idéologies extrémistes se nourrissent du ressentiment que suscite cette volonté d’occidentaliser le monde. Et, en écho, les préjugés du nord vis-à-vis de l’islam se renforce. L’islam devient le sésame pour expliquer tous les conservatismes, toutes les pratiques inhumaines et barbares. Dominique David, responsable des études de sécurité à l’Institut Français des Relations Internationales [IFRI], analyse ces mécanismes qui fabriquent de telles représentations idéologiques : « Il est évident que, au Nord, cette notion d’islam est instrumentalisée par ceux qui défendent le modèle du choc des civilisations. L’islam représente alors l’antagonisme majeur vis-à-vis du modèle occidental. Et en réaction, dans le Sud, on assiste à une cristallisation d’idéologies qui s’érigent contre cet occident arrogant. »
Comment sortir de cet engrenage ?

Le contexte international a profondément changé. Les rapports de force ont évolué. Des fractures de plus en plus nettes se dessinent entre Européens et Américains sur le mode de relation à engager avec l’espace méditerranéen. Peut-on pour autant parler de stratégies politiques radicalement différentes ? « L’héritage historique et la situation géographique influencent considérablement les stratégies », explique encore Dominique David. « La Méditerranée est notre arrière-cour et notre politique extérieure s’inscrit dans une tradition d’alliance très ancienne. » Notre passé colonial est aussi un élément non négligeable de cette histoire. « Cet héritage est complexe, il fabrique des relations d’interdépendance très difficiles à analyser », poursuit Dominique David. « Mais les Européens savent ce que signifie la gestion d’un espace extérieur. Les Américains ne se sont jamais construits d’empires territoriaux. Ils n’ont pas cette expérience. Et ils ont une conception très différente de l’usage de la force. »
Pour Dominique David, ce que nous appelons communément l’Empire américain n’a que très peu de rapport avec l’empire colonial européen qui a pris fin au milieu du XXe siècle. « Les Etats-Unis n’ont aucune intention de contrôler physiquement des territoires. Ils veulent maîtriser à distance, avec leur puissance économique et technologique. Si les Etats-Unis visent bien à l’hégémonie, cette dernière n’est pas territoriale. »

Pour autant, l’Europe ne propose pas encore, loin s’en faut, d’alternative crédible dans les relations nord-sud. Sophie Bessis fait remarquer, qu’au-delà des grands discours d’intention, les stratégies n’évoluent guère. Les catégories de pensée sont toujours aussi réductrices.
Inventer de nouvelles formes de relation entre les deux rives de la Méditerranée passe donc encore et toujours par une meilleure compréhension de l’Autre. Pour sa part, Dominique David en appelle à la mise en place d’une stratégie de la complexité : « envisager des instruments de gestion collectifs des crises entre partenaires plutôt que des moyens d’intervention unilatérale, correspondant aux fantasmes gendarmiques hérités du passé. »
La France pourrait-elle être aux avants-postes de ce changement d’état d’esprit ? C’est ce que pense l’universitaire et journaliste Ahmed Youssef. Il affirme que l’arrivée de Charles de Gaulle au pouvoir, en 1958, a marqué un tournant dans la politique arabe de notre pays : « S’instaure alors la volonté de construire une relation sur des intérêts communs. » Une stratégie perpétuée par l’actuel Président de la République. Dans son essai, L’Orient de Jacques Chirac, Ahmed Youssef insiste sur l’implication personnelle du chef de l’Etat – notamment ses relations privilégiées avec les chefs d’Etat arabes.
Mais, un véritable changement politique ne peut être que la conséquence d’un profond changement de perception. « La volonté de comprendre d’autres cultures à des fins de coexistence et d’élargissement de son horizon n’a rien à voir avec la volonté de dominer » 1, écrivait le grand intellectuel américain d’origine palestinienne, Edward Saïd, quelques semaines seulement avant sa mort.

1. Edward W. Saïd
in Le Monde Diplomatique [Septembre 2003]