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Sous le signe d’Averroès
Le nationalisme, sectaire enfant de la décolonisation ?

Ressort principal des luttes pour l’indépendance, le nationalisme rejette souvent, dès celle-ci acquise, l’idée d’un peuple composite. Une désillusion amère pour ceux qui ont cru que ce combat irait de pair avec l’avènement d’une société plus libre, plus juste et plus ouverte. Le respect des différences, le désir de l’Autre, sont-ils insolubles dans le processus de décolonisation ? Exemples.


C'est Charles Berling qui incarne Jean Sénac à l'écran.

Jeudi 6 novembre à 20 h 30
Marseille
Cinéma Les Variétés
• Le film : Le soleil assassiné
(avant–première)
• Les invités : Abdelkrim Bahloul,
réalisateur du film, l’historien Emile Témime
pour son livre Jean Sénac, l’Algérien
(édition l'autrement)
[En collaboration avec la librairie Prado Paradis]

Jean Sénac, l’homme-charnière

L’Algérie et la France redécouvrent aujourd’hui cet homme de liberté qu’elles ont l’une et l’autre renié au moment de la décolonisation. Les Marseillais pourront voir le 6 novembre, en avant–première, le film qu’Abdelkrim Bahloul vient de lui consacrer.

En 1973, peu de temps après avoir pris, officiellement, la nationalité algérienne, le poète Jean Sénac a été assassiné dans des circonstances restées mystérieuses. Un crime “ à la Pasolini ”, qu’on a essayé de faire passer pour une affaire de mœurs, mais qui avait en réalité une forte coloration politique. Car l’homme était gênant. Les Français ne lui pardonnaient pas d’avoir été membre du FLN pendant la guerre d’indépendance. Et les Algériens supportaient mal ses positions très critiques à l’égard du système bureautique en place. On enterra son œuvre et ses idées presque aussi vite que son corps.
Trente ans plus tard, on s’aperçoit que cet homme qui garda jusqu’à la fin l’Algérie au cœur, constitue - tout comme Taos Amrouche- une indispensable charnière dans les rapports intellectuels franco–algériens. Grâce aux éditions Actes Sud, ses œuvres sont aujourd’hui rééditées. Et tandis que le cinéaste algérien Abdelkrim Bahloul lui consacre un film - présenté en avant-première, le 6 novembre, à Marseille - Emile Témime et Nicole Tucelli viennent pour leur part de publier une biographie intitulée Jean Sénac, l’Algérien.
L’historien, qui sera présent au cours de cette soirée, explique ainsi son intérêt : “ Je ne connaissais pas le personnage avant de plonger dans les archives déposées par son fils adoptif à Marseille. Il m’a tout de suite accroché. ” Les rapports de Sénac avec Camus, considéré comme un père spirituel, ont particulièrement frappé Emile Témime, d’autant qu’ils se terminent par une rupture douloureuse, provoquée par des prises de position divergentes au moment du conflit.
Pour Abdelkrim Bahloul, le personnage de Sénac a une autre résonance : “Dix ans après l’indépendance, on pouvait penser que tout était possible en Algérie.” explique-t-il “On croyait encore, du moins dans la jeunesse, que la liberté serait totale dans un pays neuf. L’assassinat de Sénac a été un signal d’alarme. ”
Cette histoire, poursuit-il, contient en elle tous les signes avant-coureurs de ce qui se passe aujourd’hui en Algérie. Sénac qui défendait sa différence d’Algérien d’origine européenne, catholique, ne parlant que le français, et sa dignité d’homosexuel, savait qu’en agissant ainsi, il aidait les Algériens à préserver leurs propres différences, leur propre liberté. ”
Une nuit d’août 1973, conclut Bahloul, Sénac a été assassiné. J’étais jeune à l’époque, étudiant à Paris, avec une bourse française, et j’ai été submergé par la honte de ce qui se faisait dans mon pays, comme je suis effaré et endeuillé par la lutte fratricide qui y dure depuis 1991. De cette honte et de cette impuissance, j’ai essayé de faire un film. Un film où l’humour de la jeunesse affronte la tragédie. Un film ensoleillé. Parce qu’on ne peut pas assassiner le soleil. ”

Quand Jean-Pierre Lledo
entraîne Henry Alleg dans son rêve algérien…

Lundi 27 octobre, 20 h 30
Aix-en-Provence
Cinéma le Mazarin
• Le film : Un rêve algérien
(avant-première)
• L’invité : Jean-Claude Lledo,
réalisateur du film
[En collaboration avec la librairie Forum Harmonia mundi]

Né à Tlemcen, d’une mère judéo-berbère et d’un père d’origine catalane, Jean-Pierre Lledo n’a jamais considéré l’Algérie autrement que comme son pays. Il y a mené une carrière dans le documentaire jusqu’à ce qu’en 1993 il soit obligé de partir à la suite de graves menaces.
Depuis, il vit en région parisienne où il a consacré l’essentiel de son travail à des Algériens d’origine européenne – Lisette Vincent, le plasticien Denis Martinez – qui, comme lui, ont cru en une Algérie pluri-ethnique et en ont été rejetés.
Présenté en avant-première à Aix le 27 octobre, Un rêve algérien poursuit cette démarche. Personnage central : Henry Alleg, l’auteur de La Question, celui qui le premier a dénoncé la torture en Algérie. Un homme que les Algériens connaissent surtout parce qu’il a été, des années durant, le directeur du mythique Alger Républicain, seul journal anticolonialiste de toute la presse algérienne, suspendu de publication en 1957.
A la demande de Lledo, Henry Alleg a accepté de retourner en Algérie. Une Algérie qui l’avait déclaré persona non grata en 1965, quelques années à peine après cette indépendance pour laquelle il avait longuement milité, avant d’être arrêté et torturé par les paras de Massu.
A 85 ans, voilà donc Alleg à Alger, Cherchell, Constantine, Annaba, retrouvant un à un ses anciens camarades, ces “ vieux de la vieille ” qui ont partagé avec lui un grand rêve, celui d’une Algérie libre où Juifs, Pieds-noirs et Arabo-Berbères auraient pu vivre ensemble. Les visages usés, mais encore fiers, et parfois même malicieux, disent mieux que mille mots les avanies subies et les espoirs pas tout à fait morts. Pour ce qui est des rêves, on sait que certains sont obstinément récurrents…

 

Douceur de vivre
en Tunisie ?

Colonisation et décolonisation n’ont pas systématiquement revêtu un aspect dramatique. Le monde ouvert et chaleureux dont rêvaient Jean Sénac ou Henry Alleg, ils sont deux, Férid Boughedir et Serge Moati, à nous dire qu’il a existé là-bas, en Tunisie, quelque part du côté de la Goulette ou de la Villa Jasmin, avant de se briser lui aussi sur les écueils de l’histoire.

Mercredi 29 octobre, 20h30
Marseille
Cinéma César
• Le film : Un été à la Goulette
(Férid Boughedir)
• L’invité : Serge Moati
pour son roman Villa Jasmin
(éd. Fayard, 2003)
[En collaboration
avec la Librairie Maupetit]

Un été à la Goulette est sans doute le seul film véritablement souriant de cette programmation sous le signe d’Averroès ! Le tunisien Férid Boughedir nous entraîne dans cette banlieue populaire de Tunis en 1966, soit dix ans après l’indépendance. Apparemment, la fin du protectorat n’a pas changé grand-chose à la solide amitié qui lie trois braves gars répondant tous au nom de Joseph ou plutôt, de Youssef, Jojo et Giuseppe, car le premier est musulman, le second juif et le troisième sicilien.
Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si leur trois filles respectives - Meriem, Gigi et Tina – elles aussi inséparables, ne se mettaient en tête de perdre leur virginité le jour du 15 août, et, histoire d’en rajouter une louche dans la provocation, avec un garçon d’une autre religion ! A cette (fausse) nouvelle, les mères ont des vapeurs et les pères se menacent. Mais ce ne sont pas les trois adorables gamines qui mettront fin à cette longue et fraternelle cohabitation. Non, l’obstacle insurmontable, définitif, prendra forme à quelques milliers de kilomètres de là, et s’appellera la Guerre des Six Jours…
Pour sa part, l’histoire de Villa Jasmin s’ouvre sur le Tunis de 1926 empli de vie, de théâtres, de youyous et de projets à bâtir. D’espoir aussi, dans la communauté juive de la ville. Serge Moati retrace entre 1926 et 1957, les silences de ses parents qu’il remplit d’Histoire, d’attentes et de sensations : il formule les non-dits. Tunis et sa villa Jasmin revient tout au long du roman comme une respiration de secours, entre la montée nazie, l’occupation, la déportation et la libération. Serge Moati écrit, fait des films et anime des émissions télé. Villa Jasmin est une “autobiographie imaginative” où les morts dialoguent avec lui, où les fantômes de ceux qui ne sont pas encore nés protègent et désespèrent de ne pouvoir agir.