> Mort de Dieu ?
samedi 23 octobre, 10 h à 12 h
Présentation de la table ronde :

compte rendu

animée par Emmanuel Laurentin (France Culture)
Dominique Bourel
Michel Guérin
Joseph Maïla
Youssef Seddik

Le processus de sécularisation que l’Europe a connu depuis le Moyen Âge et l’émergence de la modernité a pris la forme de ce que Max Weber a appelé « le désenchantement du monde ». Nietzsche a quant à lui parlé, à la fin du XIXème siècle, de la mort de Dieu : « Où est passé Dieu ? lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué, vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? […] Est-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? L’espace vide ne répand-il pas son souffle sur nous ? Ne s’est-il pas mis à faire plus froid ? La nuit ne tombe-t-elle pas continuellement, et toujours plus de nuit ? » (1).
La mort de Dieu, que Nietzsche proclame avec inquiétude, est-elle l’expression de la modernité européenne ? S’agit-il d’une heureuse nouvelle, de la fin d’un obscurantisme qui prolonge l’héritage des Lumières et donne ainsi à l’homme la liberté de définir sa propre loi ? Ou est-ce la porte ouverte au nihilisme et au règne de ce que Musil n’a pas hésité à appeler « L’homme sans qualités » ?
Ces questions, longtemps considérées comme universelles, ne sont-elles pas en fin de compte très singulières à l’Europe ? Que peut bien signifier la mort de Dieu vue depuis le Caire, Jérusalem, Alger ou Beyrouth ? Quelles répercussions ont pu avoir et ont encore, ces débats sur l’autre rive de la Méditerranée ? D’autres trajectoires d’invention de la modernité, non fondées
sur la « sortie de la religion », sont-elles envisageables ? Quels sont les termes d’un possible dialogue, d’une intercompréhension entre religions et sociétés, par-delà le face à face des modèles politiques et culturels ?
[thierry fabre]

(1). Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir [GF Flammarion, 1997, p. 177]

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Dieu est-il mort ? par Murielle Fourlon

Nietzsche fait annoncer la mort de Dieu à l’insensé. Cette nouvelle loin d’être vécue comme une libération pour l’homme devenait une tragédie. L’homme privé de Dieu se retrouvait face à lui-même. Pour le sociologue Max Weber, l’avènement de la modernité ne se réduit pas à un simple refus de la tradition, mais signifie l’entrée dans une nouvelle ère de turbulences. C’est un monde désenchanté, c’est-à-dire en rupture avec la recherche de moyens magiques pour obtenir le salut. La modernité entraînerait donc une crise grave de l’individualité. Qu’advient-il de l’homme ? Cette question que s’est posé l’Occident a-t-elle un sens vu de l’autre rive de la Méditerranée ? La modernité entraîne-t-elle la sortie de la religion ? Conduit-elle au nihilisme ?
Pour approfondir et apporter des éléments de réponses à ces questions complexes, quatre invités, Joseph Maïla, spécialiste des questions du Moyen-Orient et de l’Islam, Youssef Seddik, philosophe et anthropologue, Dominique Bourel, directeur du Centre de recherche français de Jérusalem et Michel Guérin, professeur de philosophie à l’Université de Provence échangeront leurs points de vue, pour envisager un dialogue entre les sociétés des deux rives de la Méditerranée.

La modernité a engendré la sécularisation, rejetant ainsi en Europe, la religion dans la sphère du privé. Le cléricalisme catholique a résisté aux conquêtes de la modernité intellectuelle, scientifique et laïque puis il a perdu la bataille de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cependant, aujourd’hui il semble s’être adapté au monde moderne. Les réformes protestantes et catholiques en luttant contre la superstition ont introduit la rationalité dans la transmission de la foi. Le judaïsme et le protestantisme ont joué un rôle majeur dans ce processus. Pour exemple, Moses Mendelssohn, « le véritable fondateur du judaïsme moderne » est, selon Dominique Bourel qui lui a consacré un livre (1), un homme qui est au confluent de deux questions : la construction d’un type de judaïsme en conjugaison avec le monde moderne. Ce «Socrate de Berlin», comme on le surnommait, vit dans le Berlin du XIXe siècle, dans cette période dite de l’Aufklarüng. Comme plus tard le préconisera Gershom Scholem [1897-1982], il n’est pas question de ne plus croire mais de croire différemment. Cet intellectuel juif a abandonné la foi orthodoxe avec ses rituels et ses interdits.

La vague de la modernité touche l’autre rive de la Méditerranée. Ainsi à la fin du XIXe siècle, émerge le mouvement de la Nahda [Renaissance]. Des intellectuels, en particulier l’Egyptien, Rafi’al-Tahtâwi prennent conscience du nécessaire renouveau de l’Orient, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe. Joseph Maïla, dans un ouvrage co-écrit avec Mohammed Arkoun (2), souligne que l’Occident sans être donné comme un modèle parfait, apparaît comme digne d’intérêt. Ces penseurs reconnaissent donc la nécessité de s’attaquer à une réforme de l’islam et admettent les retards accumulés. Cependant, le colonialisme de l’Europe en Orient et les pressions européennes sur l’Empire ottoman, l’« homme malade de l’Europe », vont aboutir à l’échec de cette pensée réformiste. La domination occidentale va entraîner un repli vers des idées conservatrices, traditionalistes, parce que dans cette confusion toutes les idées que véhicule l’Europe sont assimilées au pouvoir de l’occupant.
Pour Joseph Maïla, il y a
urgence dans la reconnaissance d’une continuité, là où nous tendons à ne voir que des oppositions et un penser distinct. À un moment donné la chaîne de la tradition s’est brisée. La modernité est l’occasion de cette brisure, de cette distanciation qui est oubli des origines communes, distorsion du regard et cloisonnement jusqu’à l’étrangeté d’une expérience réflexive et d’une appréhension du monde longtemps partagées.
Aujourd’hui, les intellectuels, penseurs de l’islam contemporain, à l’instar de Youssef Seddik préconisent une relecture des textes, loin des cercles fermés des religieux.

Il s’agit en fin de compte comme l’indique Joseph Maïla de : Plaider pour la redécouverte d’un socle culturel commun et d’une mémoire collective transreligieuse [qui] permet en effet de rétablir la continuité entre l’Europe et l’autre rive de la Méditerranée. Au-delà des oppositions figées dans lesquelles nous nous enfermons trop souvent […].

(1). Dominique Bourel, Moses Mendelssohn [Paris, Gallimard, 2004]
(2). Mohammed Arkoun, Joseph Maïla, De Manhattan à Bagdad, Au-delà du Bien et du Mal [Desclée de Brouwer, 2003]