les liens dans
le texte renvoient à des extraits audio [real-audio]
Ces dernières décennies ont été
le terrain de bouleversements qui ont profondément modifié
le rapport au religieux dans le monde. Le choc de la révolution
iranienne de 1979, tentative d’idéologisation de la
religion, qui « veut dépasser l’histoire
et s’y enlise entièrement» [Daryush Shayegan]
ouvre la porte à une logique moderne de révolution
messianique doublée d’un retour brutal aux archaïsmes.
Autre « tournant historique crucial » [Michel
Guérin], l’implosion de l’empire soviétique
marque l’époque par l’échec de l’utopie
laïque qu’il représentait, mais aussi parce qu’elle
laisse les Etats-Unis seuls référents imaginaires
du monde. Quant au mouvement de mondialisation, il introduit une
déterritorialisation profonde des rapports humains, et remet
en cause les identités liées aux territoires.
Cette renaissance de Dieu n’est donc pas un simple mouvement
de retour aux grandes traditions, mais bien l’émergence
de nouvelles formes de religiosité qui empruntent les instruments
mêmes de la modernité.
Le bricolage identitaire : un nouveau
polythéisme ?
Au douloureux et visible « aspect
ténébreux » du renouveau religieux
[Daryush Shayegan] s’ajoute un « aspect ludique »,
qui prend des formes aussi variées que le new age ou les
sectes. Ce sont des « bricolages individuels »,
inscrits dans un temps universel qui rétrécit les
temps et les identités locales.
Il y a donc un écart entre d’un côté l’instrumentalisation
politique du fait religieux, qui tendrait à représenter
sa renaissance comme une opposition entre des blocs monolithiques,
et de l’autre l’usage qu’en font les individus,
marqué par la multiplicité des recours identitaires,
fort loin du monothéisme traditionnel [Esther Benbassa].
Une crise identitaire
Pour
certaines communautés en France, mais plus largement en Europe,
la deuxième Intifada a initié un « nationalisme
diasporique » [Esther Benbassa] qui emprunte au nationalisme
traditionnel ses ressorts identitaires et sa force de rassemblement,
et lui adjoint une déterritorialisation nouvelle. Dans
ces « patriotismes transnationaux » la religion
est essentiellement un marqueur identitaire, puisqu’ils ont
perdu tout substrat spirituel.
Cependant le racisme et l’antisémitisme ne sont-ils
pas plus largement des reflets des troubles de la société
dans son ensemble ? C’est ce qu’affirme Esther
Benbassa, pour qui la question identitaire n’est pas seulement
posée aux minorités, mais bien à la société
française dans son ensemble, elle-même troublée
par ce « chaos symbolique » si propice aux
fondamentalismes.
Le politique et le religieux
Ces tensions
entre le politique et le religieux qui semblent au coeur des crises
du moment sont-elles en soi négatives ? Jean Claude
Eslin souligne combien elles sont présentes dès les
origines du christianisme, positionnant l’Eglise en contre-pouvoir
efficace face à l’Etat. Les autres religions traditionnelles
ont, elles aussi, une expérience de la gestion de cette relation
qu’il serait dangereux d’abandonner à un post-modernisme
fragile [Michel Guérin].
En France, l’école est sans aucun doute un terrain
de friction entre religion et politique, et les débats ne
sont pas exempts de ces « glissements de sens entre la
dimension politique et la dimension religieuse et culturelle »
[Thierry Fabre].
Sur ce sujet Esther Benbassa se prononce résolument contre
« un
laïcisme [qui] fait perdre à la laïcité
toute sa valeur », prônant l’entrée
d’un véritable enseignement du fait religieux à
l’école. D’autres lui préfèrent
le maintient d’un espace strictement laïc, « oasis
de fraîcheur » [Daryush Shayegan]. Si des passerelles
doivent être jetées entre les religions, d’autres
doivent aussi l’être entre les religions et la laïcité,
afin d’éviter le replis sur soi individualiste et la
perte du sens commun, en souhaitant que « les européens
ne s’enferment pas dans une laïcité bête
et privée » [Jean Claude Eslin].
Sylvain Grisot
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