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Renaissance de Dieu ?
samedi 23 octobre, 14 h 30 à 16 h 30
Présentation de la table ronde
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animée par Thierry Fabre
Esther
Benbassa
Jean-Ckaude Eslin
Danièle Sallenave
Daryush Shayegan
Il y a un demi-siècle, au sortir
de la deuxième guerre mondiale en Europe, les termes du débat
intellectuel s’organisaient autour de grandes idéologies
ou visions du monde qui avaient pour nom : marxisme, existentialisme,
structuralisme, freudisme…
Les références à la dimension religieuse étaient
alors quasiment absentes ou considérées comme illégitimes.
Il n’en va plus du tout ainsi aujourd’hui où les questions
religieuses sont à la une de l’actualité. Comment
expliquer ce changement des termes du débat ? Peut-on parler d’une
renaissance de Dieu face à l’essoufflement des idéologies
profanes ? S’agit-il d’usages
politiques du religieux, dans l’islam sans doute, mais aussi dans
le judaïsme comme dans le christianisme, bien plus que d’un
renouveau des monothéismes ? Comment appréhender aujourd’hui
les relations entre les deux rives de la Méditerranée ?
Peut-on parler de chocs entre les cultures, de confrontations à
caractère religieux ou de phénomènes bien plus complexes
d’interactions, de « compénétrations d’intériorités
» qui rendent ces relations à la fois plus difficiles à
saisir et plus subtiles dans leurs multiples configurations ?
Autant de questions auxquelles cette
11ème édition des Rencontres d’Averroès devrait
permettre, sinon d’apporter des réponses, au moins d’offrir
un certain nombre de repères, des principes d’orientation
et peut être une « table de transposition », comme Louis
Massignon l’appelait de ses vœux : « Pour comprendre
l’Autre, il ne faut pas se l’annexer mais s’en faire
l’hôte », observait ce grand intercesseur entre les
religions du Livre. Ne s’agit-il pas d’une belle éthique
de la Rencontre, à la fois pour tous ceux y croient comme pour
ceux qui n’y croient pas ?
[thierry fabre]
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Penser Dieu sans forcément croire
en lui par Fred Kahn
De toute évidence, la question
de Dieu n'est pas uniquement une problématique métaphysique.
Si la foi relève de l'intime, sa manifestation opère encore
et toujours dans l'espace public. L'idée de la transcendance traverse
toutes les sociétés et influence plus ou moins explicitement
les conditions du vivre ensemble. Pour le philosophe Jean-Claude Eslin,
il serait temps d'envisager sereinement cette relation de dépendance
qui unit depuis toujours la politique et la religion : Il
était naïf de croire que les grandes religions allaient disparaître.
De même penser que le fait religieux relève uniquement de
la sphère privée est une grossière erreur. La religion
procède d'actes visibles, elle est empreinte de rites, de commandements,
d'obligations. Un lien étroit relie la religion dans sa matérialisation
et la civilisation dans laquelle elle prend corps.
Alors, la mort de Dieu, le désenchantement de nos sociétés
occidentales, la séparation entre foi et raison, un simple intermède
essentiel mais passager et circonscrit à l'Europe ? Jean-Claude
Eslin : L'apogée des grandes idéologies
profanes ne représente qu'une courte période dans l'histoire
de l'humanité. Un moment marquant qui a entraîné un
refoulement du fait religieux. Mais ce dernier n'a pas disparu pour autant.
Les grandes religions sont, de fait, des cultures et rien ne nous autorise
à les dénigrer.
Il ne s'agit bien évidemment pas de rejeter les paradigmes de la
modernité, de nier l'influence de la pensée philosophique
et des sciences humaines qui ont bouleversé notre appréhension
du monde. Mais la part d'irrationnel, l'aspiration à toutes les
formes de transcendance, ne se sont pas volatilisées pour autant.
Peut-être n'avons-nous jamais cessé
d'être religieux. N'avons-nous pas confondu absence de pratique
et absence de croyance ? Les idéologies ont parfois joué
un rôle de substitution. On a pu parler de la foi dans le communisme,
du sens du sacrifice de la classe ouvrière.
Les sociétés contemporaines occidentales ont une
approche de plus en plus pragmatique et souvent dévoyée
de cette quête de l'au-delà de l'Homme. L'écrivain
Danièle Sallenave analyse les effets de la mutation : Dans
nos sociétés modernes Dieu est toujours présent,
mais les formes de croyances ont changé. Le rapport est beaucoup
consumériste. Les individus prennent dans la religion ce qui les
intéresse, ce qui leur apporte un peu plus de confort moral. Un
peu en libre-service. Nous offrons ainsi un modèle qui
n'a rien d'exemplaire. L'identité communautaire
est la réponse la plus immédiate au tragique de la condition
moderne, à l'isolement, à la solitude des individus placés
en situation d'absolue interchangeabilité par les diktats de la
production et du profit.
Dans un tel contexte, la crispation
sur les principes de la laïcité, loin d'être la préservation
de l'héritage universaliste des Lumières, apparaît
au contraire comme le symptôme de l'échec du modèle
républicain. Esther Benbassa : La République
a toujours eu du mal à accepter les religions minoritaires. On
retrouve dans la durée la même répétition d'un
discours stigmatisant. Au XIXe siècle avec les juifs et aujourd'hui
avec les musulmans. Cette crispation renverrait à une crise
profonde de l'identité nationale, une incapacité chronique
de la France à intégrer correctement les peuples qui la
composent. On agite l'étendard de la laïcité, comme
un « ultime rempart » alors même que nos valeurs d'égalité
et de fraternité sont en déliquescence. Au
moins nous respectons la spiritualité de l'autre, au plus elle
sera récupérée à des fins politiques par des
clergés. Sortons de notre laïcisme pour revenir aux principes
de la laïcité.
La laïcité ne doit donc pas être abordée comme
un dogme, mais comme un usage permettant de fixer les conditions de la
coexistence, sans pour autant s'opposer à un fait religieux qu'il
serait vain de nier. Esther Benbassa : Les religions
étaient peut-être illégitimes en Europe il y a 50
ans. Aujourd'hui, elles ne le sont plus. La laïcité n'est
opérante politiquement que si elle nous permet de vivre avec des
individus qui évoluent dans d'autres rapports au monde.
Car, on peut très bien penser
la question de Dieu tout en niant son existence. Jean-Claude Eslin : On
sent bien que dans nos sociétés européennes la visibilité
religieuse dérange. Pourtant, il faut accepter de débattre
de la foi. Il serait très pernicieux d'occulter cet état
de fait. Il est intellectuellement insatisfaisant de ne pas débattre
de la question de Dieu. D'autant plus que comme le souligne Danièle
Sallenave : L'aspiration à la spiritualité est présente
en l'Homme même sans référence à Dieu. Les
grandes aventures de l'art, de l'érotisme et même de la politique
témoignent d'une exigence d'absolu qui ne renvoie pas à
la pensée rationaliste sans pour autant déboucher forcément
sur l'existence de Dieu.
Le déplacement doit donc être réciproque.
Croyant comme incroyant chacun devrait faire un pas vers l'entendement
de l'autre. Danièle Sallenave : Il faut
admettre qu'existent dans toute concitoyenneté des rythmes qui
ne sont pas équivalents. Ne faisons pas de l'Islam le miroir où
toutes nos difformités s'effacent. Ne renouvelons pas l'erreur
de nous forger un ennemi pour éviter de nous interroger sur nous-mêmes
(1).
Refuser de reconnaître les valeurs de l'autre, vouloir à
tout prix lui imposer une vision du monde à laquelle il n'adhère
pas, c'est le nier, donc entrer en conflit avec lui. L'enjeu est clairement
posé par Jean-Claude Eslin : Il faut
éviter la confrontation entre les sociétés agnostiques
européennes et les sociétés fondamentalement religieuses.
Car, de l'autre côté de
la Méditerranée la situation n'est pas non plus figée.
Comme l'a magistralement mis en lumière le philosophe iranien Daryush
Shayegan, même les sociétés les plus traditionalistes
ont été confrontées à la modernité.
Mais le placage d'une épistémologie radicalement différente
[et qui pourtant sous-tend tous les types de connaissance à un
moment
donné] n'est pas la substitution. Les paradigmes de la modernité
ont pénétré sans se confondre dans les représentations
dominantes de l'Islam. A l'inverse, ils ont créé des distorsions
et des disjonctions dans les civilisations
qu'ils ont traversées souvent violemment.
L'islamisation est aussi l'actualisation de toutes les distorsions qui
gisaient dans l'imaginaire social… On plaque à tord et à
travers l'Islam – ou des formes dites islamiques – sur des
formes préexistantes qui renvoient, elles, à une phase historique
« en avance » sur lui (2).
Le défi pour les deux rives de la Méditerranée consiste
à entrer de plainpied dans la complexité du monde. Finalement
et en étant un peu provocateur, on peut affirmer que les modèles
cartésien-newtonien ne sont pas beaucoup plus opérants aujourd'hui
pour comprendre notre environnement que les prêches des Imams ?
Les grands bouleversements de la pensée et de la science nous invitent
désormais à appréhender la biosphère et notre
rapport à l'autre en termes d'interconnexions simultanées
et rhizomatiques, sans hiérarchie et sans à proprement parler
de début et de fin. Et les sciences humaines occidentales ne nous
ouvrent pas, loin s'en faut, toutes les clés du réel. La
pensée « mytho-poiêtique » de l'Orient donne
certainement aussi accès à des niveaux de consciences encore
insoupçonnés. Au lieu d'accentuer les déchirures,
écoutons Daryush Shayegan qui nous propose d'emprunter la voie
de l'hybridation. Faut-il qu'on puisse récupérer
le continent de l'âme et l'insérer dans l'atlas de nos connaissances
actuelles du monde ? Il est certain que cette réinsertion, même
mentale, nous aidera à mettre en œuvre la science de la balance
dont parlent les mystiques de l'islam, c'est-à-dire à effectuer
un retournement et équilibrer la partie visible des choses par
leur partie invisible (3).
(1).
Danièle Sallenave, in Dieu.com
[éd. Gallimard, 2003]
(2). Daryush Shayegan, in Le
Regard mutilé [éd. de L'Aube, 1996]
(3). Daryush Shayegan, in La
Lumière vient de l'Occident [éd. de L'Aube, 2001]
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