> Richesse et pauvreté, quels visages à travers l’histoire ?
Vendredi 11 novembre de 14 h 30 à 16 h 30

> Présentation de la table ronde

Compte rendu :
par Frédéric Kahn

Comme l’a précisé Thierry Fabre en introduction de cette 12e édition des Rencontres d’Averroès, la question de la richesse et de la pauvreté entre l’Europe et la Méditerranée est d’une actualité cruelle. Chaque année, 2 à 3 000 personnes meurent dans le détroit de Gibraltar parce que justement ils fuient la pauvreté et tentent d’approcher la richesse de l’Europe. Quant à la violence qui éclate dans les ghettos français, comment ignorer qu’elle est aussi liée à cette question ? Pour autant, ce temps de débat refuse de se focaliser sur les événements factuels et tente au contraire la mise à distance et la mise en perspective. Ainsi, la première table ronde, animée par Emmanuel Laurentin, de France Culture, nous a permis de remonter aux sources historiques de cette crise de civilisation.

Le professeur Alain Bresson, spécialiste en économie de la Grèce Antique, a rappelé que durant l’âge d’or de la société athénienne si les problématiques économiques, n’étaient pas théorisées, elles étaient pourtant étroitement liées aux fonctionnements du système démocratique. « Au IVe siècle avant JC, c’est le peuple qui détient le pouvoir à l’Assemblée. Les élites condamnent ce système, mais y trouvent aussi leur compte, car la société est prospère. Les revenus prélevés sur les autres tribus sont redistribués pour assumer des fonctions : soldats, marins, magistrats… Une pression s’exerce sur les riches et les conduit à verser des contributions volontaires. Ils doivent également entretenir les navires, organiser des fêtes de théâtre et des banquets…». C’est donc bien l’articulation entre un système politique démocratique et un mode de redistribution économique qui a assuré, pendant quelques siècles, la puissance de la société athénienne.

La grande force des Rencontres d’Averroès réside dans sa capacité à croiser les regards des deux rives de la Méditerranée. Le professeur-chercheur marocain, Abdesselam Cheddadi, est remonté aux origines des représentations de la richesse et de la pauvreté dans le monde arabe et il a souligné à quel point elles puisaient, elles aussi, aux sources de la philosophie antique. Il a ensuite mis en lumière une certaine unité du monde pré-moderne, notamment à travers la circulation de valeurs morales assez proches entre le judaïsme, le christianisme et l’Islam qui, comme chacun sait, sont issues du même tronc commun, du même Livre. « Dans les systèmes sociaux pré-modernes, les représentations de la richesse et de la pauvreté n’étaient pas pensées comme des valeurs autonomes, mais recouvertes par l’idéologie religieuse. Le social, l’économique, le religieux et l’éthique étaient enchâssés». Ainsi, pour l’Islam, comme pour le christianisme, la pauvreté apparaît comme une valeur suprême.
L’homme est pauvre métaphysiquement, il dépend d’une autorité transcendantale. Economiquement aussi, tout ce qu’il possède est un don de Dieu. Conséquence de ce postulat de base : « Tous les hommes sont égaux en théorie. La richesse n’est pas une cause de hiérarchie. Mais la richesse n’est pas non plus une valeur négative. Elle vient de Dieu, elle est la marque d’une préférence divine. Par contre, si elle est trop ostentatoire, elle suscitera de la méfiance et sera le signe d’une révolte contre Dieu. A l’inverse, derrière tout homme pauvre on peut imaginer un homme qui a rejeté tout attache à ce monde ».

Pour Colette Establet, il est nécessaire de faire une distinction entre les principes et leurs applications. Elle a travaillé à partir des inventaires après décès à Damas au XVIIe et XVIIIe siècle. Des sources fiables, totalement ancrées dans le quotidien et le réel de ces sociétés qu’elle définie comme très inégalitaires. «A Damas, vers 1700, la société est très pauvre. 30% de la population vit en dessous de ce que l’on considérerait aujourd’hui comme le minimum vital». Alors que la majorité des pauvres ne possède que des biens domestiques essentiels et des outils (ce que Marx définit comme la force de travail), la minorité de riches accumule les objets, les parures et les ornements. « Mais, précise encore Colette Establet, il subsiste alors des formes de cohésion sociale qui n’existent plus chez nous ».

De toute évidence, le monde musulman n’est pas entré dans la modernité occidentale. Pourtant, il a abrité en son sein quelques-uns des plus grands esprits de l’humanité. Abdesselam Cheddadi a travaillé sur Ibn Khaldûn. Avec une incroyable acuité, ce penseur du XIVe siècle a remis en contexte l’ensemble des problèmes sociaux qui traversait la société de son temps. Malheureusement cette pensée épistémologique « révolutionnaire » pour l’époque n’a pas été exploitée par les forces sociales. Elles sont restées arque-boutées sur ses acquis religieux, éthiques et juridiques, alors même que la nouvelle Europe commençait à émerger et à imposer progressivement son mode civilisationnel au reste du monde.

La coupure entre les deux rives de la Méditerranée est le fruit d’un long processus. Giovanni Levi, historien italien nous rappelle d’ailleurs la nécessité de toujours replacer les événements dans leur contexte historique. « Sous l’Ancien Régime, on acceptait des situations qui aujourd’hui seraient inacceptables ». Il pointe néanmoins le point de rupture essentiel apporté, en Europe, par la Révolution Française. « Au XVIIe siècle, la hiérarchie sociale reposait sur le droit divin. Mais, chaque couche de population avait droit à une justice spécifique. Il existait par exemple un droit des pauvres. Avec la Révolution Française, tous deviennent égaux devant la loi». Giovanni Levi estime que cette égalité formelle, inapplicable dans les faits, a finalement créé de terribles ravages. Il note une évolution depuis 30 ans, un glissement vers « une société d’équité, d’égalité des différents. Une volonté de justice qui prendrait en compte les différences sans chercher à produire de l’identique ».

Frédéric Kahn