> Richesse et pauvreté, quels visages à travers l’histoire ?
Vendredi 11 novembre de 14 h 30 à 16 h 30
> Compte rendu

Présentation de la table ronde :
animée par Emmanuel Laurentin
[France Culture], avec

Alain Bresson
Professeur d’histoire ancienne à l’Université Bordeaux 3, spécialiste en économie et anthropologie de la Grèce ancienne.
Abdesselam Cheddadi
Historien spécialiste d’Ibn Khaldun et de l’histoire de l’Islam, chercheur à l’Institut Universitaire de la Recherche Scientifique à Rabat.
Colette Establet
Historienne, chercheur à l'IREMAM, spécialiste de Damas au XVIIIème siècle.
Giovanni Levi
Professeur d’histoire moderne, Université de Venise, un des fondateurs de la «microhistoria»

Première table ronde :

Comment penser le traitement des inégalités, l'articulation entre richesse, puissance et pouvoir, les relations entre pauvreté et oppression, sans intégrer de multiples paramètres politiques, historiques, géographiques, culturels et sociaux ? Impossible d'aborder la représentation de la pauvreté, la place des « pauvres » dans la société, les formes de solidarité, d’entraide et de secours, sans faire référence à un contenu moral, sinon religieux.
Notre regard n'est jamais neutre. Beaucoup de certitudes en la matière proviennent de préjugés alimentés par des lectures beaucoup trop partielles et partiales de l'histoire. Or, une vision tronquée du passé ne permet pas d'aborder sereinement les défis du présent.
C'est cet aveuglement qui transforme la Méditerranée, Berceau de toutes les cultures d'ouverture, d'échanges et d'aventure [Edgar Morin], en un espace de conflit et de ségrégation. N'envisager que les fractures [Nord/Sud, Richesse/Pauvreté, Vieillesse/Jeunesse, Laïcité/Religion, Islam/Chrétienté/Judaïsme…], c'est s'enferrer dans une stratégie de la confrontation suicidaire.
A l'inverse, le travail de rapprochement est source de vie. Encore Edgar Morin : Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos poly-identités, car nous sommes tous poly-identitaires et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.
De même que la richesse des uns est toujours relative à la pauvreté des autres, les deux rives de la Méditerranée ont destin lié, elles ne peuvent être pensées séparément. Les Histoires ne s'opposent pas. Elles se répondent.

Le professeur Alain Bresson, spécialiste en économie et anthropologie de la Grèce Ancienne, démontre que le principe de marché était déjà en application dans la société athénienne. La Grèce antique ne développa pas uniquement un système politique inédit, elle instaura également la première économie de marché monétarisée de l'histoire. Non seulement le marché existait bel et bien, mais on peut même dire que, comme structure politique et sociale, il était un élément clé du dynamisme des sociétés civiques, et faisait toute leur spécificité par rapport aux sociétés orientales, qui, elles fonctionnaient principalement sur le mode de la redistribution.(1)
Pour l'historien italien Giovanni Levi, l'évolution de la perception de la richesse et de la pauvreté en Europe est le fruit d'interactions incessantes entre mutations politiques et philosophie morale. Il identifie une rupture entre l'ancien régime et la Révolution française, quand une société qui considérait la hiérarchisation, et donc les inégalités, comme une nécessité s'effondre pour laisser la place à un système formellement égalitaire. L'historien démonte les mécanismes idéologiques et éthiques qui, en Europe, aboutissent à «l'institutionnalisation» de la question de la pauvreté et donc à sa prise en charge progressive par l'Etat. Mais, au sein même des sociétés européennes sécularisées, les représentations religieuses restent très prégnantes. Et selon les traditions, catholiques ou protestantes, les visages de la richesse et de la pauvreté divergent sensiblement.

Sur la rive Sud, le droit positif et la loi théologique sont encore plus fortement imbriqués. Les modes de régulation de la pauvreté, les formes de solidarité et de redistribution, sont-ils pour autant incompatibles avec les mutations imposées par la mondialisation ?
Pour l'historien Abdesselam Cheddadi, la plupart des pays arabes, entretiennent toujours une attitude entachée d'ambiguïté, avec une méfiance, voire un rejet à l'égard de la culture moderne. Ces pays se refuseraient à se reconnaître simplement moderne, en mettant toujours l'accent sur leur spécificité [arabe, islamique]. Nous nous obstinons à nous situer à l'extérieur de la grande transformation que vit le monde et en dehors du temps présent. Mais, nous ne pouvons pas échapper aux assauts généralisés de la modernité et nous les subissons d'une façon impuissante ! De la sorte, notre dépendance vis-à-vis de l'Occident acquiert des bases inébranlables. En conséquence, au lieu de se résorber progressivement, le fossé culturel avec les pays développés s'est davantage creusé ! (2)
Pour Abdesselam Cheddadi, la question de l'intégration à la modernité pose le problème de la rupture avec le passé. Une rupture qui ne signifie pas le rejet de ce passé, mais au contraire, sa ré-appropriation active.
Abdesselam Cheddadi s'appuie notamment sur Ibn Khaldûn, l'une des plus célèbres figures politiques et scientifiques du Maghreb et du monde arabe. Cet érudit du XIVe siècle est considéré aujourd'hui comme l'un des plus grands esprits de l'humanité. On lui doit une monumentale histoire universelle, le Kitab al-'Ibar [Le Livre des exemples], qui fut rédigé selon une méthode d'investigation révolutionnaire pour l'époque. Il ne se contenta pas de raconter l'histoire du point de vue des puissants, il s'immergea complètement dans la société humaine de son temps, la vie quotidienne des peuples et étudia ainsi l'ensemble des problèmes provoqués par les transformations sociales.
Son œuvre témoigne de la situation de l'islam au moment crucial de ce qu'on pourrait appeler l'émergence de la « modernité ». Le monde de l'islam, à l'orée de son déclin, au début du XVe siècle, s'efforce de préserver ses acquis religieux, son éthique, son système juridique ; il est davantage tourné vers le passé que vers l'avenir… Dans le même temps, une nouvelle Europe commence à émerger et à se construire autour de valeurs « neuves » : l'individu, l'argent, la science, les techniques. A cause de son conservatisme, qui prend racine à cette époque, l'islam aura le plus grand mal à assimiler cette civilisation montante européenne, qui va progressivement s'imposer au monde.(3)
Abdesselam Cheddadi n'a qu'une seule certitude : La pensée d'Ibn Khaldûn est, pour le monde arabe et musulman d'aujourd'hui, d'un très grand intérêt. Pourquoi ? Nous avons aujourd'hui besoin de deux choses aussi précieuses l'une que l'autre : nous connaître, et nous ouvrir aux autres et au monde.

(1). La Cité marchande de Alain Bresson [éd. Ausonius, 2000]
(2) et (3). Les citations d'Abdesselam Cheddadi sont extraites d'entretiens accordés au Matin de Casablanca [www.lematin.ma] et au site internet bladi.net [www.bladi.net]

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réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René / texte : Frédéric Kahn