> Richesse et pauvreté, écarts grandissants ou convergences
possibles ?

Samedi 12 novembre de 10 h à 12 h

> Présentation de la table ronde

Compte rendu :
par Frédéric Kahn

Dominique Rousset, journaliste à France Culture, a proposé aux intervenants de cette deuxième table ronde, consacrée à l’économie politique, de replacer les débats dans la perspective du processus de Barcelone qui, justement, fête ses dix ans en cette fin 2005.
Elle a rappelé l’enjeu de ce partenariat euroméditerranéen qui, en 1995, réunissait les quinze pays alors membres de l'UE et douze de la rive sud de la Méditerranée autour d’un objectif de paix et de prospérité partagée. Où en est-t-on dix ans après sur les réformes qui avaient notamment pour objectifs une intense coopération euro-méditerranéenne et l’intégration régionale Sud/Sud ? Doit-on parler d’échec ?
Jean-Louis Reiffers n’est pas aussi catégorique. « Le processus de Barcelone devait faire entrer l’espace Euroméditerranéen dans l’économie mondiale intégrée. Il visait à pacifier la rive sud. Car la paix conditionne les investissements. Il s’agissait également de développer un programme économique pour, justement, pousser ces territoires dans le mouvement économique mondial intégré ». Aujourd’hui, les objectifs n’ont pas fondamentalement changé. Pourtant et de toute évidence, il n’y a pas eu convergence entre les économies du Nord et du Sud, mais au contraire divergence. Jean-Louis Reiffers pense que l’objectif de faire entrer la rive sud de la Méditerranée dans l'économie intégrée doit être poursuivi, mais que de profondes transformations sont indispensables. L'Europe doit faire preuve d'une volonté d'intégration plus forte et, pour ce faire dégager plus de moyens. Sur l'autre rive, les institutions politiques et les acteurs privés locaux doivent profondément modifier leur mode de fonctionnement.

Les blocages structurels sont nombreux. De plus, le déséquilibre économique s'accompagne d'un défit démographique. Ainsi, en Europe, 17% de la population a entre 20 et 40 ans, alors que, sur l'autre rive, cette tranche d'âge représente 40 à 45 % de la population. Avec un taux de chômage souvent supérieur à 20 %. D'où une pression migratoire inévitable qui risque d'intensifier les réflexes sécuritaires de l'Europe.
Mais Jean-Louis Reiffers est catégorique : « Si les questions sécuritaires sont au cœur de Barcelone II, alors ce sera un échec. Pour résoudre les problèmes migratoires, il est urgent de faire monter le niveau de connaissance dans les pays de la rive Sud, de créer une communauté de la connaissance ».

Or, la politique de l'UE s’est surtout portée sur l’élargissement aux pays de l’Est. « Les investissements de l’UE pour tout le bassin méditerranéen sont équivalents à ceux de la seule Pologne », a rappelé Jean-Louis Reiffers. L’Europe devrait donc dégager des fonds structurels massifs pour favoriser l’intégration Sud/Sud et créer un cadre juridique et légal fiable à fin de rassurer les investisseurs. « L'Europe réalise entre 20 et 30 M€ d'excédents avec la Méditerranée. Cette épargne est envoyée vers des fonds de pension américains au lieu d'être réinjectée pour permettre le développement régional de la rive sud ».

Georges Corm a énuméré les trois grandes difficultés économiques que traverse l’autre rive de la Méditerranée. Tout d’abord, elle ne s’est pas appropriée son espace. 50 % du commerce des pays du sud s’effectue avec l’Europe [80% en ce qui concerne la Tunisie]. A l’inverse, seulement 3% des échanges extérieurs de l’UE se font avec les pays arabes Méditerranéens. Ensuite, la pression démographique est très forte et ne permet pas l’augmentation du niveau de vie. Comment ne pas penser aux images de ces africains qui se heurtent désespérément aux infranchissables murailles de Ceuta et Melilla, ces ultimes barricades de l’espace de Schengen, en terre marocaine. « Ce mouvement migratoire sauvage est la traduction que la transition démocratique ne s’est pas faite. Enfin, La Méditerranée a été un centre de communication marchande. Elle est restée prisonnière de cette économie de la rente qui est antinomique avec l’économie novatrice. Or, paradoxalement, la zone de libre-échange renforce l’économie de rente ». De plus, le développement économique ne peut être viable que s'il est durable. Et Georges Corm, de prendre l’exemple du tourisme de masse très destructeur pour les écosystèmes et finalement très coûteux puisqu’il faudra bien réparer les dommages créés par ce tourisme sur l’environnement et le patrimoine méditerranéen.

Les systèmes économiques reposent essentiellement sur des constructions idéologiques. Pour Biagio Salvemini, l’économie de marché est articulée avec des valeurs morales, notamment de responsabilité individuelle. C’est ainsi qu’a été élaboré entre le XVIIe et le XVIIIe siècle une arithmétique permettant de directement lier l’augmentation de biens matériels à l’augmentation du bonheur. Dans la pensée anglo-saxonne, ouvrir de nouveaux marchés s’apparente à une conquête civilisatrice. Le bizness est envisagé comme, une passion tranquille, un moyen de dépasser les relations guerrières entre les Etats.
Pour autant, l’économie de marché peut être extrêmement violente et destructrice. Cependant qui pourrait nier que la paix est une condition sine qua non au développement d’une région. La guerre entre Israéliens et Palestiniens a donc de toute évidence des répercussions néfastes sur les conditions de vie de l'ensemble du périmètre euroméditerranéen.

Gilbert Benhayoun a créé le Groupe d’Aix qui réunit notamment des membres d’instances internationales ( FMI, Banque Mondiale…) et des économistes israéliens et palestiniens. Il est persuadé que si le règlement du conflit est d’abord politique, la dimension économique, est elle aussi primordiale. La création d'un Etat Palestinien doit s'accompagner de la création d'une économie autonome, en coopération avec les israéliens et sur la base d'intérêts communs. « Un Etat palestinien correspond aux intérêts stratégiques israéliens. La paix, ajoutée au développement économique de la Palestine, est facteur de sécurité pour l'Etat d'Israël. Or, ce principe a été renversé. La sécurité est devenu l'objectif premier, elle est censée conditionners la paix et le développement économique. La dimension sécuritaire est de plus en plus importante ».
Georges Corm estime que l'Europe devrait être beaucoup plus présente sur ce dossier et se positionner plus clairement et plus fortement face aux arbitrages des Etats-Unis.

Frédéric Kahn

autres extraits audio

La rente pétrolière algérienne, Jean-Louis Reiffers
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Le désengagement israëlien de Gaza et de la Cisjordanie, Gilbert Benhayoun
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