> Richesse et pauvreté, écarts grandissants ou convergences possibles ?
Samedi 12 novembre de 10 h à 12 h
> Compte rendu

Présentation de la table ronde :
animée par Dominique Rousset
[France Culture], avec

Gilbert Benhayoun
Professeur d'économie à l'Université d'Aix-Marseille, directeur du Centre d'Economie régionale, de l'emploi et des firmes internationales.
Georges Corm
Economiste, spécialiste du Moyen-Orient et de la Méditerranée, ancien ministre des finances du Liban.
Jean-Louis Reiffers
Economiste, Président du Conseil scientifique de l’Institut de la Méditerranée.
Biagio Salvemini
Professeur d’histoire moderne à l’Université de Bari, spécialiste des échanges et des marchés en Méditerranée sous l’Ancien Régime et le XIXe siècle.

Deuxième table ronde :

Les écarts de développement entre les Etats du Nord d’une part, de l’Est et du Sud d’autre part de la Méditerranée, sont considérables. Quelques chiffres suffisent à le prouver. Le PIB supérieur à 20 000 dollars par habitant et par an pour l’Italie et la France, varie entre 5000 et 8000 dollars pour le Liban, la Turquie, la Tunisie et il est inférieur à 4000 dollars pour le Maroc, l’Egypte ou l’Albanie. Le chômage est souvent supérieur à 20% dans les pays de la rive sud, alors que la moyenne dans l'Union Européenne est de 9%. Plus grave encore, pratiquement 30% de la population du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord vivent avec moins de 2 euros par jour. Sans parler de la fracture numérique, de l'accès à l'enseignement et à la culture…
Ces contrastes de développement entre les deux rives de la Méditerranée sont à l’origine de flux de nature très variée mais fondamentalement dissymétriques. Ainsi, à la migration économique ou politique du Sud vers le Nord, répondent les déplacements touristiques du Nord vers le Sud. Quant à la circulation des marchandises, aux investissements financiers et aux échanges culturels, ils s’inscrivent dans une longue tradition d’échanges, mais sont eux aussi très fortement déséquilibrés. Seulement 3% des échanges extérieurs de l’Union Européenne se font avec les pays arabes méditerranéens. Alors que dans l'autre sens, l’UE est le premier partenaire commercial des pays méditerranéens. En moyenne, 50% du commerce des pays arabes se fait avec l’UE ; si l’on prend la Tunisie le pourcentage s’élève à 80%. Il est évident que la région méditerranéenne est essentielle au niveau économique et géostratégique pour l’Europe. La dépendance énergétique est importante : l’Union importe de grandes quantités de pétrole et de gaz du Maghreb, de l’Egypte et de la Syrie. Mais cette rente n'est pas réinvestie dans la valorisation et la mobilisation du capital humain. Acheter n'est pas investir. Les investissements directs étrangers reçus par la seule Pologne sont du même montant que ceux reçus par l’ensemble des pays partenaires méditerranéens, rappelle Jean-Louis Reiffers.
Autre défi capital : la démographie. Jean-Louis Reiffers :
A-t-on perçu que la zone méditerranéenne sud est la seule région au monde avec l’Afrique où la population active continuera à augmenter pendant 15 ans ? Il faudrait que ces pays créent 40 millions d'emplois dans les 20 prochaines années pour absorber la progression de la population jeune. Comment ne pas voir que la proximité d’une population vieillissante en Europe et d’une population jeune, pauvre et sans emploi au Sud sera un facteur décisif de migrations de remplacement qui s’ajoutera à la migration liée à la différence de richesse ?

Ajoutons au tableau une situation d'instabilité politique, les tensions sociales, la menace terroriste et des conflits armés.

Les questions sécuritaires ne doivent pas prendre le pas sur les autres préoccupations, pour autant la situation explosive au Proche-Orient, notamment la persistance du conflit israélo-palestinien, rend encore plus difficile la transformation de la Méditerranée en zone de paix et de prospérité partagée.
On voit mal en effet comment cet espace pourrait prospérer économiquement tout en continuant à abriter la guerre en son sein. Le règlement du conflit israélo-palestinien apparaît bien comme l'une des clés du développement de la région. Gilbert Benhayoun a constitué un groupe permanent de travail [Groupe d'Aix] qui vise à rapprocher Israéliens et Palestiniens sur les questions économiques et à définir les idées de base d'une Feuille de Route Economique en complément au processus politique. Le Groupe d'Aix reste convaincu qu'une économie saine est essentielle à une paix durable et que l'économie en tant que facteur de paix n'a pas bénéficié d'une attention suffisante de la part des responsables politiques.
L'objectif est de tendre à l'autonomie économique palestinienne, en coopération avec les Israéliens et sur la base d'intérêts communs. Le tout pour aboutir à une convergence des niveaux de vie entre les deux pays. L'ambition est de transformer ces territoires meurtriers en laboratoire pour le partenariat Euroméditerranéen… Et ainsi imposer une alternative crédible à la stratégie des Etats-Unis dans la région.

Un processus de développement économique viable doit intégrer le plus grand nombre, favoriser la paix des territoires tout en répondant à des principes de développement durable. Car comme le précise Georges Corm le but est non seulement d'augmenter le bien-être de la génération actuelle et son niveau de vie, mais aussi de préserver et d'augmenter le patrimoine à léguer aux prochaines générations […] Toute politique macro-économique qui entraîne une dégradation des patrimoines ou ressources naturelles ou celui des infrastructures physiques, rurales et urbaines, ou qui entraîne un endettement qui dépasse la capacité de remboursement de la génération en cours et grève, en conséquence, l'avenir de la génération à venir, n'est pas une politique soutenable.
Une telle posture nécessite un changement de mentalité des partenaires locaux et une volonté politique à haut niveau. La mise en œuvre de processus efficaces de participation de tous les segments de la société à la décision économique en vue d'un développement durable doit aboutir immanquablement à un changement dans le mode de distribution des revenus et des richesses. De profondes transformations sont nécessaires dans le fonctionnement des institutions, l'organisation financière, les politiques sociales et d'éducation…

Il est évident que la convergence économique entre les deux rives ne pourra pas aboutir sans une politique volontariste de l'Union Européenne. Or, de l'avis de la plupart des observateurs, le processus de Barcelone, à l'origine du partenariat Euroméditerranéen, est en panne. La mise en œuvre d’une simple zone de libre échange s’avère insuffisante. La complexité et la lenteur des procédures entraînent de graves retards dans le déboursement des programmes et leur enlèvent beaucoup de leur efficacité.
Le processus de Barcelone aura dix ans à la fin du mois de novembre 2005. L'UE devrait en profiter pour fixer le programme du partenariat Euroméditerranéen des cinq prochaines années et, espérons-le, lui donner un nouvel essor.

> Compte rendu


réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René / texte : Frédéric Kahn