> Richesse et pauvreté, quelles valeurs pour demain ?
Samedi 12 novembre de 14 h 30 à 16 h 30

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Présentation de la table ronde

Compte rendu :
par Frédéric Kahn

« Après les chemins de l’histoire et de l’économie politique, le temps est venu de mettre en débat les valeurs sur lesquelles se fondent les rapports de richesse et de pauvreté dans l'espace euroméditerranéen ». Pour cette troisième et dernière table ronde, Thierry Fabre a donc choisi d’emprunter les chemins de la philosophie. Et, dès l’intervention de Majid Rahnema, il apparut évident que les certitudes en la matière sont réductrices et trompeuses. « Le mot pauvreté est vertigineux. Il est impossible de définir la pauvreté sur un plan universel. Elle est trop contextuelle et relative ». Pour le coup, les critères de la banque mondiale qui déterminent le seuil de pauvreté à un ou deux dollars par jour apparaissent d’une incroyable pauvreté… intellectuelle.
« Historiquement, poursuit Majid Rahnema, la pauvreté apparaît comme un art de vivre avec la nécessité. Elle est un état général dans toutes les cultures. Avec peu de biens, on vit dignement. Les cultures du passé n’avaient pas grand chose, mais vivaient en harmonie avec leur milieu. La pauvreté conviviale est typique de ce mode de vie basé sur la frugalité, le respect de l’autre, le partage et la réciprocité. Quand l’espace intérieur est riche, l’épanouissement de l’être est possible avec peu. Par contre, quand l’espace extérieur devient envahissant, le temple intérieur de la vie humaine se rétrécit ». Majid Rahnema différencie cette pauvreté assumée et la misère contemporaine : « Des situations où l’espace intérieur de chacun, la puissance de vie, est brisée ». La misère n’est pas qu’économique, elle est aussi psychologique. Majid Rahnema conteste donc le vocabulaire de la société de marché, notamment le concept de développement qui se focalise uniquement sur l’accumulation de biens et nie complètement les aspirations spirituelles des individus.

Si Jacques Marseille refuse, lui aussi, les dérives de la société de marché, il est beaucoup plus indulgent avec l’économie de marché. « La question de la richesse et de la pauvreté est le thème central de l’économie politique depuis le XVIIIe siècle date de son invention. Pourquoi certains s’enrichissent et d’autres pas ? ». Le professeur d’économie politique propose sa définition de la richesse : « Pour moi, c’est l’espérance de vie qui détermine l’écart entre la richesse et la pauvreté ; quand une famille ne pleure pas la mort de son enfant avant l'âge un an. En France, en 1945, le taux de mortalité infantile était de 67 pour 1000. Aujourd’hui, il est de 4 pour 1000 ». Jacques Marseille identifie d’autres facteurs de développement : « Le fait que les enfants vivent et aspirent à une vie meilleure que nous, l’émancipation des femmes, le respect des libertés fondamentales et enfin, le droit de propriété et le droit d’entreprendre. Car, c’est le travail et non l’assistanat qui permet de sortir de la pauvreté ». Jacques Marseille est catégorique : « L’économie de marché est le moins mauvais des systèmes. Le capitalisme est plus civilisé que barbare ».

Pourtant, Patrick Viveret souligne à quel point les indices économiques sont fallacieux et occultent les facteurs sociaux et de santé publique. « Le PIB ne tient pas compte des destructions causées par les flux économiques. Le PIB et les indices de santé sociale sont divergents. Au plus le premier augmente, au plus le second diminue ». Or la forme actuelle d’organisation économique repose essentiellement sur la logique du PIB. « C’est dans la dénomination des valeurs de richesse que réside la toute première inégalité ».

Patrick Viveret ne rejette pas l’économie de marché sous réserve qu’elle reste au service du développement humain. Quand l’enrichissement devient une fin et non un moyen, on sombre dans une logique addictive quasi pathologique. « L’essentiel des situations de misère n'est pas produit par des situations objectives de rareté, mais par le mal être des possédants ». Les entreprises sont indispensables dans la mesure où elles sont co-créatrices de richesses et en accord avec les fondamentaux du développement humain et environnemental. « Il existe un gisement de création énorme dans les populations, mais, ce potentiel n’arrive pas à s’actualiser ».

Sur l’autre rive, cet empêchement conduit à des situations dramatiques. Ali Bensaâd a rappelé que, chaque année, 2000 à 3000 personnes meurent dans le détroit de Gibraltar en tentant de fuir la misère. Pourtant, la mondialisation rapproche les continents. Avec beaucoup de justesse, le géographe a comparé métaphoriquement les effets de cette contraction du monde avec les phénomènes sismiques naturels : « Le rapprochement de deux continents provoque des frottements qui se transforment en friction, puis en tension, pour aboutir à des éruptions ». Il nous invite à sortir d’une lecture réductrice des événements. « La migration et la misère ne sont pas liées. 25 % des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée pour venir en Europe sont d’un niveau d’instruction supérieur ». Ce sont les plus entreprenants qui bougent, les plus pauvres ont perdu jusqu'à leur capacité de mobilité.

De toute façon, l’Europe ne peut faire semblant de se dédouaner de la violence qui s’exerce, sur l’autre rive à l’encontre des migrants. « L’Union Européenne sous-traite au Maroc la régulation des flux migratoires, souligne Thierry Fabre. Elle est d’une manière ou d’une autre commanditaire des actes de violence commis contre ceux qui se retrouvent acculés dans les enceintes de Ceuta et Melilla ». L’Union européenne ne conditionne-t-elle pas ses aides au traitement de la question migratoire? Son silence n’est-il pas un aveu implicite? La négation de ses propres valeurs de civilisation ?

Comme le souligne Patrick Viveret, il n’est pas question de rejeter la modernité occidentale, mais d’en garder le meilleur : ses valeurs émancipatrices et d’en récuser le pire : la chosification de l’individu. De même, les sociétés traditionnelles doivent nous inspirer par leur capacité à fabriquer du lien social et de la quête du sens. Ce qui ne signifie pas une adhésion au fondamentalisme religieux et à l’immobilisme politique, économique, culturel et social…

Frédéric Kahn

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