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Les passeurs de liberté
vendredi 10 novembre de 14H30 à 16H30
Présentation de la première table ronde :
animée par Emmanuel Laurentin
[France Culture], avec
Henry Laurens
Historien, professeur au Collège de France.
Mohamed Mouaqit
Professeur à la faculté des sciences juridiques, économiques et sociales, de l’Université Hassan II, à Casablanca.
Altan Gokalp
Directeur de recherche au CNRS, membre de l’équipe « Etudes turques et ottomanes » CNRS-EHESS-Collège de France.

Les passeurs de liberté
PAR FRÉDÉRIC KAHN
Les histoires se contaminent et ne sont jamais à sens unique. Certes, à partir du XVIIIe siècle, l’Europe est devenue toute puissante et a étendu son emprise multiforme sur les sociétés arabes, entraînant chez elles de perpétuelles recompositions 1. L’historien Henry Laurens démontre comment Les Lumières expriment avec radicalité une nouvelle perspective selon laquelle : L’histoire de l’humanité est celle du progrès et les peuples de l’Orient se trouvent arrêtés ou en retard dans cette voie. Ils peuvent être libérés grâce à une intervention européenne qui remettra en avant les peuples de l’Orient […] L’expédition d’Egypte française se veut être cette expérience de libération au nom de la civilisation. Mais la relation n’était pas univoque. Ce sont des hommes qui, de part et d’autre, agissent. Le reflet est aussi un miroir dans lequel il faut savoir regarder. Pour Mohamed Mouaqit, professeur à l’Université Hassan II de Casablanca : L’expédition de Bonaparte en 1798, représente l’intrusion d’un monde nouveau, moderne. Les valeurs universelles entraient par effractions, et pouvaient ainsi provoquer un sentiment de rejet. Néanmoins, une certaine élite a été sensible à ces valeurs et s’est rendue compte que si le monde musulman accusait du retard c’était notamment par manque d’ouverture aux principes de la modernité. Des intellectuels se sont appropriés ces valeurs et se sont mis à critiquer le modèle social et politique musulman.
Dans son ouvrage « Du despotisme à la démocratie » 2, Mohamed Mouaqit retrace ce cheminement qui, dès le début du XIXe siècle, amène la pensée politique arabo-musulmane à prendre conscience de la nature despotique du pouvoir en place. Certains penseurs n’ont pas hésité à remettre en cause la domination de l’homme sur la femme ou même à faire de la séparation du politique et du religieux la condition de sortie du despotisme.
Des chefs politiques ont également incarné ce moment libéral. Henry Laurens : La réussite la plus affirmée est celle de l’Egypte de Muhammad Ali qui adopte un discours compatible avec celui de l’Europe, celui d’une entreprise civilisatrice dans la continuité de l’expédition française de Bonaparte.
La modernisation de l’Empire Ottoman commence dès le début du XIXe siècle et se poursuit pratiquement sans rupture jusqu’au début du XXe siècle, reprend Altan Gokalp, directeur de recherche au CNRS. Elle était portée par une volonté réelle de réformer les institutions et l’administration.
Mais, Mohamed Mouaqit regrette que la rupture n’ait pas été plus profonde. Cette Nahda est un moment historique de changement important pour les pays arabes. Elle est portée par une volonté de réforme, mais en même temps, on a cherché à amortir sa dimension subversive. Aujourd’hui encore, les élites restent prisonnières des paradigmes traditionnels de l’Islam. Les positions de rupture sont rares. Au mieux, on essaye de concilier tradition et modernité et à accommoder la place de la religion dans l’Etat. C’est sans doute lié au mode de socialisation et à l’enseignement qui sont encore très imprégnés par des modèles archaïques.
Les Lumières ont eu d’autant plus de mal à pénétrer la société arabomusulmane qu’elles étaient au service d’un projet de domination et de colonisation. Les guerres coloniales se sont transformées en des guerres de terreur en particulier en Algérie et dans le Caucase. Henry Laurens : Alors que les sociétés européennes se démocratisent en allant vers le nivellement des conditions et l’accroissement continu de la participation politique, les valeurs des colonisateurs deviennent de plus en plus régressives [...]. Un siècle et demi après, on retrouve encore ces fractures et ces blessures dans la relation entre le monde musulman et l’Europe.
Les Européens au lieu de travailler au rapprochement des civilisations ont accentué les antagonismes. Ils ont renié leurs principes laïcs, notamment en faisant reposer l’écart entre les deux sociétés sur des fondements religieux. Henry Laurens : La nouvelle pensée européenne faisait de l’héritage chrétien l’élément discriminant interdisant aux autres sociétés de se hisser, au moins dans un futur proche ; au même statut que l’Europe triomphante.
L’Empire Ottoman était non seulement attaqué de l’extérieur, mais aussi rongé de l’intérieur. Pendant que l’Afrique du Nord tombait sous le joug de la domination coloniale directe, les velléités nationalistes et indépendantistes dans la péninsule Balkanique [Albanie, Grèce, Bulgarie, Serbie…] s’exerçaient au profit des populations chrétiennes, elles aussi soutenues par les pays européens. Seul le corps central arabo-anatolien arrivait encore à conserver son indépendance au prix de réformes douloureuses. Henry Laurens : Pour pouvoir survivre, il faut adopter les principes de l’Etat moderne fondé sur la suppression de la société d’ordre et l’égalité des conditions […] Il s’en suit un trouble profond dans les sociétés musulmanes méditerranéennes : les repères traditionnels sont remis en cause et l’ordre social hérité des générations précédentes se trouve en voie de bouleversement. L’ordre nouveau en voie de constitution se fait au détriment des libertés anciennes et consacrées.
Le démembrement de l’Empire Ottoman s’effectue dans la violence. En 1922, la République Turque se constitue, selon les termes même de Altan Gokalp, de façon extrêmement brutale et rapide. Mustafa Kemal casse l’ordre traditionnel local de l’Anatolie et de la société rurale. Il laïcise la Turquie, donne le droit de vote aux femmes, remplace l’alphabet arabe par l’alphabet latin... Ces réformes imposées par le pouvoir central nient les identités locales. Ce qui a été mis en place ce n’est pas la démocratie, c’est la république. Et pourtant, Mustafa Kemal, en héritier des Lumières, mènera une véritable politique émancipatrice pour la population. L’Etat kémaliste entraînera ainsi un pays musulman de 70 millions d’habitants vers la démocratie et la stabilité.
La relation entre république et démocratie ne va donc pas de soi. Ainsi, en Turquie aujourd’hui, les islamistes se revendiquent de la démocratie pour faire valoir leur position et lutter contre la laïcité. C’est au nom de la liberté d’expression qu’ils instrumentalisent les procédures démocratiques. Ils détournent les valeurs de la rationalité pour tenter d’introduire l’ordre moral, le cléricalisme, la non-universalité des droits de l’homme.
Pour renforcer la dimension démocratique de ce pays faut-il l’isoler ? Ce n’est pas du tout ce que pense Altan Gokalp : La Turquie est dans l’Europe depuis un siècle. Et pendant six siècles l’Empire Ottoman a été au coeur de l’Europe. Il y a déjà quinze millions de Musulmans autochtones dans l’Union Européenne sans compter les populations immigrées. L’attitude de rejet est injustifiée et irresponsable. Elle a eu pour conséquence de faire naître un ultra-nationalisme turc dont les conséquences sont imprévisibles.
1. Les citations d’Henry Laurens sont extraites de :
• Histoire du monde arabe contemporain - Leçon inaugurale du Collège de France [éd. Fayard, 2004].
• Histoire du monde arabe contemporain - Cours au Collège de France sur l’Europe et le monde musulman au XIXe siècle.
2. Mohamed Mouaqit - Du despotisme à la démocratie :
héritage et rupture dans la pensée politique arabo-musulmane [éd. Le Fennec, 2003].
réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René