> Les tables rondes :
La liberté ou la peur ?
samedi 11 novembre de 10H à 12H
>> le compte rendu (texte et sons)
Présentation de la deuxième table ronde :
François Burgat
Politologue, directeur de recherche au CNRS.
Sana Ben Achour
Secrétaire générale de l'Association tunisienne des Femmes Démocrates, professeure en droit, faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis.
Hassan Abbas
Professeur de média, chercheur à l'Institut Français du Proche Orient - Damas.

La liberté ou la peur ?
PAR FRÉDÉRIC KAHN
D’une manière insidieuse, la crise que traverse le monde arabe conforte l’Occident dans ses certitudes, dans la supériorité supposée de ses valeurs et dans sa défiance vis-à-vis de l’Islam. Comment sortir de ce cercle vicieux, de cette opposition simpliste : intégristes contre démocrates ? Pour François Burgat, politologue et directeur de recherche au CNRS, il est urgent de déconstruire les paradigmes culturalistes et essentialistes qui sont à la base de ce malentendu meurtrier. Il repose sur l’idée que la frontière entre les appartenances culturelles recoupe une frontière entre les adeptes de valeurs non seulement différentes mais antagoniques. Occidentaux ou orientaux, nous cédons tous à la tentation de croire [car il est précieux de se sentir différent] que la diversité des pratiques symboliques, des rites et des références [historiques ou mythiques, profanes ou religieuses] recouvre des différences plus essentielles, portant sur les valeurs et non point seulement sur les références que nous utilisons pour les ancrer dans nos intimités historiques respectives. Les autres, c’est bien connu, n’ont pas « les mêmes valeurs que nous »... Comment pourrait-il être des nôtres, celui qui ne veut pas « boire son verre comme les autres ».
Il est évident que la liberté mérite que l’on meure pour elle. Mais pour la défendre ; vouloir l’imposer par la force aux autres, est forcément beaucoup plus problématique. L’action de coercition exercée contredit alors le projet d’émancipation politique qu’elle est censée mettre en oeuvre. Si elles ne se transforment pas en principe de réalité, comment prétendre que nos valeurs sont les bonnes, qu’elles ne sont pas un simple alibi ? Sana Ben Achour, secrétaire générale de l’Association tunisienne des femmes démocrates, démonte cette mécanique hypocrite : En Irak et au Proche-Orient, « la volonté occidentale » n’est pas de propager la liberté, mais bien de défendre des positions hégémoniques sous couvert de « civilisation », comme au temps des colonisations. C’est le reniement de la liberté. Et si l’islamisme politique et l’intégrisme idéologique sont à combattre ce n’est certainement pas par la répression, comme cela se pratique déjà par les gouvernements dans les Etats de la région, ou par la force des armes et la puissance de feu.
L’Occident soutient d’ailleurs ces régimes pour le moins autoritaires sous prétexte qu’ils seraient les meilleurs garants de la liberté face au péril islamiste et à la menace terroriste. Sana Ben Achour : Le soutien de « l’Occident » aux régimes totalitaires n’est ni une garantie de la liberté, ni un barrage à l’intégrisme. Il produit l’effet inverse : le ressentiment vis-à-vis d’un Occident reniant ses propres valeurs, complice et condescendant qui nourrit l’islamisme et stigmatise « la démocratie » en tant que produit d’importation. C’est du reste contre les démocrates, les défenseurs des droits et des libertés, les féministes, les artistes, et autres « libre penseurs », que le soutien de l’Occident est instrumentalisé par les régimes autoritaires.
Comme nous le rappelle François Burgat, la démocratie n’est en rien une exclusivité occidentale. Des séjours prolongés que j’ai eu la chance de faire chez l’« autre » musulman, j’ai rapporté la conviction que les valeurs humanistes n’appartiennent à aucune culture ou à aucune religion particulière. La capacité à prôner et à respecter les grandes valeurs humanistes ne se limite aucunement aux frontières de telle ou telle appartenance, que celle-ci soit linguistique, culturelle ou même religieuse. Nous avons, pour l’essentiel des valeurs identiques.
Les postures ethnocentriques seraient risibles si elles n’étaient pas aussi dangereuses. De part et d’autre, il faut éviter l’unilatéralisme univoque et simpliste. De fait, l’Occident ne porte pas seul la responsabilité de la montée de l’islamisme politique, elle est aussi nourrie, explique Sana Ben Achour, par les promesses manquées et les volte-face des gouvernants, des puissants et des régimes en place. Mais, par contre, l’obstination à nous focaliser sur ce seul ennemi « diabolique » est un moyen commode pour nous affranchir de nos vraies responsabilités : la contestation de l’hégémonie occidentale n’est pas, comme on a tendance à le croire, l’apanage des islamistes : tous les nationalismes historiques et actuels s’en revendiquent.
Ainsi, poursuit Sana Ben Achour, l’amalgame entre islam [religion], islamisme [politique], intégrisme [idéologie], terrorisme [action], est insupportable et inadmissible tant il est révélateur de la méconnaissance de la complexité des cultures et des civilisations et aussi d’une histoire « partagée » non assumée des deux côtés. Il exacerbe les oppositions simplistes [Islam / Occident, Islam / modernité] et instaure encore une fois l’incompréhension, la peur. Ceci étant, il ne suffit pas pour sortir de ces représentations de dénoncer l’amalgame de l’Autre. Il me semble important de voir en « nous » quels autres amalgames sont commis au nom de la prétendue « authenticité culturelle arabo-islamique ».
C’est de toute évidence sur le terrain politique que se situe le combat de Sana Ben Achour : Combattre l’islamisme politique, oui, comme on combat les idées d’extrême droite, le manichéisme, la haine de l’autre, l’enfermement communautaire, l’exclusion des femmes, le déni d’histoire, etc.
Et elle nous fait bien sentir que le monde arabe possède les ressources intellectuelles pour mener cette bataille démocratique de l’intérieur.
Le combat contre l'islamisme politique contestataire ou l'islamisme officiel des régimes arabes en place [qui ne manque pas à son tour de s’exercer contre les femmes, les démocrates, la pensée libre, etc.], exige à mon sens deux types de rénovation–révolution interne aux pays musulmans : une rénovation intellectuelle et culturelle pour soumettre l’Islam, dans ses productions historiques, théologiques, politiques, sociales, à la critique, à l’examen de conscience et à la mise à distance nécessaire [ce qui du reste commence à se faire par un certain nombre de penseurs dont malheureusement la production est peu ou pas du tout diffusée dans les pays concernés et malheureusement aussi peu relayée en Occident] ; une rénovation politique et sociale : rompre avec les ressorts de la pensée tutélaire, unique et totalisante : la théologie politique.
De son côté, l’Europe doit aussi s’extraire de toute posture idéologique pour apprendre à mieux connaître, à mieux comprendre, donc à mieux négocier avec ceux qui ainsi deviendront ses partenaires. François Burgat : Les sources de malentendus sont uniquement politiques. Elles appellent des négociations réalistes, pour solutionner des conflits dont les origines sont bien souvent de très profonds échos de la grande fracture coloniale. Il est dangereux de culturaliser ou de théologiser ces dossiers-là. Laissons-les aux diplomates et aux politiques. Pas aux idéologues ou aux théologiens.
réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René