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Demain, la liberté ?
samedi 11 novembre de 14H30 à 16H30

Présentation de la troisième table ronde :
animée par Thierry Fabre
[concepteur des Rencontres], avec

Rony Brauman
Ancien président de MSF, professeur à l’IEP.
Driss El Yazami
Délégué général de Génériques, association spécialisée dans l'histoire des étrangers et de l'immigration en France, rédacteur en chef de la revue Migrance, secrétaire général de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme [FIDH].
Joseph Bahout
Analyste politique - Chercheur associé à l’I.E.P de Paris.

Demain la liberté ?
PAR FRÉDÉRIC KAHN

Le passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. Le Contrat social, tel qu’il a été défini par Jean-Jacques Rousseau, restreint les libertés individuelles, « naturelles », mais, en échange, nous dote d’une liberté « conventionnelle », légitime parce que dictée par la volonté générale. Ce travail, à proprement parlé politique, ne va pas de soi. La liberté n’est alors plus envisagée comme un concept isolé, mais en tant que principe d’organisation sociale qui va entrer en interaction, et souvent en contradiction, avec d’autres principes. La liberté d’entreprendre, de s’enrichir est-elle sans limites, interroge ainsi Rony Brauman, ou doit-elle être contrainte par d’autres impératifs de la vie sociale, par exemple l’aspiration à l’égalité et à la sécurité ? La liberté peut aussi être en concurrence avec d’autres notions : Je pense, poursuit l’ancien président de Médecins Sans Frontières, à des valeurs qui ne sont pas fondamentalement démocratiques et qui, pourtant, ont droit de cité. Des formes de loyauté, d’obéissance à des règles familiales, sociales ou religieuses qui peuvent contredire les principes de liberté radicale. Et les cadres culturels complexifient d’autant la donne. Des facteurs anthropologiques lient chacun d’entre nous à d’autres filiations, à d’autres enracinements, des assujetissements qui sont autant de limites à la liberté formelle.
Mais comment ne pas sombrer dans le relativisme absolu ? Sur quoi ne peut-on pas transiger ? Pour Rony Brauman, cette question n’a de sens que reliée à un contexte. Selon que l’on se situe dans un cadre national ou international, notre posture ne sera pas la même. Dans chaque nation, la liberté dépend des formes d’organisation sociale et politique. En France, ce contexte donne lieu à une constitution et à un cadre juridico- politique qui séparent l’acceptable de l’inacceptable. On n’est pas dans le même cadre quand on s’intéresse à des situations hors de nos frontières. Cela ne signifie pas qu’elles sont radicalement extérieures, mais elles impliquent tout de même une différence de registre et de statut.
Il n’est pas question de tout tolérer. Il serait dangereusement utopique de penser que la défense de la liberté ne nécessite pas parfois l’usage de la force. Mais là encore, seul un cadre politique le plus juste possible, peut déterminer des limites et des moyens d’actions. Le terrorisme existe, c’est une réalité violente. Il est nécessaire de s’en protéger. Mais, il ne peut nous amener à renoncer à nos libertés sous peine de lui accorder une victoire par forfait. La liberté est aussi un risque qu’il faut assumer.

S’il faut envisager le pire, c’est bien pour travailler à l’éviter. Driss El Yazami, secrétaire général de la FIDH 1 est formel : Certes, il est toujours possible que, sur la rive sud de la Méditerranée, les mouvements de crispation identitaire s’intensifient. Mais rien n’est moins sûr, car une véritable galaxie démocratique émerge de plus en plus fortement. Elle se manifeste à travers des associations de défense des droits de l’homme et des femmes, des ordres professionnels, journalistes, avocats, qui se mobilisent. Actuellement, plus de 9 000 juges égyptiens s’opposent à leur gouvernement pour garantir l’indépendance de la justice. On assiste au même phénomène avec la création d’un syndicat de juges professionnels en Tunisie. Sur la question du droit des femmes, il y a deux ans à Rabat, une manifestation pour la réforme du code du statut personnel a réuni des centaines de milliers de personnes. Et ce débat de société a eu lieu pacifiquement. Toujours au Maroc et pour la première fois dans le monde arabe, une commission, indépendante a pu enquêter pendant deux ans sur les violations des droits de l’homme entre 1956 et 1999. Cette instance « Equité et réconciliation » a organisé des auditions publiques des victimes, elle a ensuite proposé des politiques d’indemnisation et de réhabilitation et a élaboré des recommandations pour garantir la non-répétition de ces violations des droits de l’homme.

A chacun alors de cheminer vers ce que Paul Ricoeur définit comme un parcours de la reconnaissance 2, non fusionnel, dissymétrique et pourtant mutuel. Driss El Yazami : Il y a de nouveaux acteurs dont nous devons tenir compte. Il ne faut pas systématiquement stigmatiser les mouvements qui se réclament d’un héritage spirituel différent du nôtre. Ils ne sont pas forcément et par essence antidémocratiques. Rony Brauman préfère, lui aussi, ce pas vers l’autre à un universalisme de principe : Vu de l’étranger, la posture de la France est souvent perçue comme un simple impérialisme moral, un impérialisme qui se drape dans un manteau de vertu. Toutes sortes de sensibilités peuvent se retrouver du nord au sud, d’ordre laïques ou religieuses, se référant à tel système ou à tel autre… La mise en regard permet de prévenir un usage trop idéologique de la notion de liberté.
Comment l’Europe pourrait-elle être aimée et respectée si elle n’est ni désirable ni respectable ? Pour être en accord avec ses principes démocratiques, il lui suffirait de défendre « de manière équitable et non sélective » l’application du droit international. Les cadres existent, reste à leur donner une vraie consistance politique. Driss El Yazami : Les accords de Barcelone pouvaient représenter un projet politique ambitieux vis-à-vis de la rive sud de la Méditerranée. Mais pendant que l’on met en place un projet de circulation des biens et des marchandises, on élève aussi des murs qui empêchent la circulation des personnes. La dérive sécuritaire est telle que les étudiants, les chercheurs, les hommes d’affaires… éprouvent les pires difficultés pour se déplacer. Comment envisager un ensemble commun sans circulation des idées et des personnes ? Le projet euroméditerranéen était ambitieux, car il mettait en relation une rive nord développée et une rive sud qui rencontre de graves problèmes économiques ; une rive nord qui construit un espace politique unifié face à une rive sud morcelée ; un ensemble démocratique et pluraliste face à des pays où règnent l’autoritarisme, voire le despotisme. L’arrimage de la rive sud à la rive nord peut accélérer les processus de transition, de développement et de démocratisation. Mais cela passe obligatoirement par la circulation des hommes. Or aujourd’hui, sous couvert de lutte contre le terrorisme, on assiste à la criminalisation de toute circulation humaine.
Il serait vain de croire qu’en portant atteinte à l’autonomie des autres on ne restreint pas sa propre liberté. Je ne peux prendre ma liberté pour but, que si je prends également celle des autres pour but [Jean-Paul Sartre].

1. Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme

2. Paul Ricoeur - Parcours de la reconnaissance
[folio essais, 2005]

réalisation : Laurence Fillon [espaceculture] / visuel original : Georges René