
Nice
Quitter, retrouver :
le dur chemin d'un monde à l'autre
Pour leur première escale à Nice, les Rencontres d'Averroès proposent un programme foisonnant. D'abord, la projection du documentaire « La Traversée » en présence de sa réalisatrice, Elisabeth Leuvrey ; puis une rencontre avec l'écrivain marocain Abdellah Taïa qui, lui-même, a souhaité conclure cette soirée avec le film d'André Téchiné, « Loin ».
Si le film d'Elisabeth Leuvrey se déroule entièrement en mer, sur un bateau qui fait la ligne Marseille-Alger, « Loin » raconte le destin de trois personnages « en souffrance » à Tanger. Le romancier Abdellah Taïa explique ici pourquoi il se reconnait dans l'univers d'André Téchiné.

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Vous aimez les films de ce cinéaste ?
Oui. Profondément. Son univers, où le romanesque et les mouvements de liberté sont à chaque fois au rendez-vous, me parle, me rappelle mon propre itinéraire, dans la vie, vers Paris et le cinéma. Depuis que j’ai découvert Hôtel des Amériques à l’âge de 14 ans dans une salle de cinéma populaire à Salé, ma ville au Maroc, je me sens parfois comme un des personnages de ses films, entre deux mondes, face à un choix, suspendu, perpétuellement amoureux. Loin fait de nouveau revivre tous ces thèmes, mais l’histoire se déroule cette fois-ci au Maroc. À Tanger, la ville-littérature par excellence de ce pays, la ville des trafics et des trahisons où je suis allé pour la première fois de ma vie en vacances avec mon grand frère dont j’étais amoureux. Loin me donne l’impression d’avoir été réalisé spécialement pour moi, spectateur, écrivain. Il fait traverser à Téchiné les frontières du Sud et ce mouvement sincère et loin des clichés vers nous, vers moi, m’émeut à chaque fois que je revois ce film.
Vous avez spontanément proposé ce film pour cette soirée. Pourquoi ?
Parce qu’il parle de fuite et parce qu’il raconte de façon sensible et juste la rencontre de deux mondes. La liberté est au coeur de ce film : celle des personnages bien sûr et celle du réalisateur qui trouve avec ce film un nouveau souffle. S’éloigner, c’est se voir mieux, sans complaisance. S’éloigner, c’est réapprendre à respirer. Les personnages de Loin ne font que ça : réinventer leur rapport au monde, aux autres, à la terre.
Liberté intime, liberté politique… Pour un artiste, est-ce un tout ?
J’écris ce que je veux. La littérature me permet d’oublier la peur qui hante quotidiennement mon esprit. Apprendre à construire des phrases est ma liberté ultime. Il est hors de question de m’autocensurer. J’écris pour dire mon monde, celui de Salé, ville des corsaires et des fous, celui de Hay Salam, le quartier où j’ai grandi. Je voudrais porter à la connaissance des autres les histoires qui m’habitent. Oui, tout dire, tout révéler. Oser crier son intimité parce que c’est là où se loge la vérité, dans ce rapport précieux et unique de soi à soi. Imposer à la société sa vision, sa sexualité et, surtout, sa singularité. La politique officielle, les tabous, les règles, tout cela n’existe plus pour moi. Entrer dans les mots et les images, c’est oublier la surface du monde et rendre compte des abîmes de l’âme confrontée à la réalité. Il me semble que le cinéma d’André Téchiné a toujours accordé une grande place à cette question essentielle. Ses héros partent, quittent, abandonnent… Je les ai toujours suivis. Mieux : dans ce chemin vers un autre monde, j’ai prié pour eux.
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ABDELLAH TAÏA, né à Salé [Maroc], en 1973, a grandi dans un quartier populaire entre Salé et Rabat. Son père est employé dans une bibliothèque, mais sa mère ne sait ni lire ni écrire. Abdellah Taïa revendique clairement son homosexualité qui, dans son pays, est passible de prison. Il vit en France depuis 1999 et écrit en français. Il a publié trois livres d’inspiration très autobiographique : L’Armée du salut [Seuil, 2006], Le Rouge du tarbouche [Séguier, 2005], et Mon Maroc [avec René de Ceccaty, Séguier, 2000].

© Denis Dailleux

Mercredi 25 octobre
Nice - Cinémathèque
• 18 h - « La Traversée »
Documentaire d'Elisabeth Leuvrey, projection en présence de la réalisatrice [France, 2005, 55’].
• 19 h 30 - Rencontre avec Abdellah Taïa, pour L'Armée du salut [éditions du Seuil, mars 2006], suivie de la projection de « Loin » Film d'André Téchiné. Soirée présentée par Yannick Geffroy, directeur du Département Art, Communication, Langages de l'Université Nice-Sophia Antipolis et Thierry Fabre, concepteur des Rencontres d'Averroès..

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