Martigues
L’Espagne entre passé et éternité
Il y a 70 ans, éclatait la guerre civile espagnole. L’écrivain Rafael Chirbes et l’historien Emile Temime viendront rappeler à quel point cet événement imprègne, aujourd’hui encore, les esprits. Avant que le chanteur flamenco Miguel Poveda ne fasse entendre son sublime « cante jondo ».
Pendant le mois de novembre, par toute une série de manifestations, la ville de Martigues se penche sur la guerre civile espagnole et ses conséquences qui restent encore vives soixante-dix ans plus tard. Les Rencontres d’Averroès ont souhaité s’inscrire dans ce mouvement à travers une soirée au Théâtre des Salins.
Soirée en deux temps, puisqu’elle commencera par une rencontre avec l’écrivain Rafael Chirbes et l’historien Emile Temime et se poursuivra par un concert de Miguel Poveda. Il n’est guère besoin de présenter Emile Temime dans la région, directeur du groupe d’histoire des migrations à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, c’est aussi un grand spécialiste de l’histoire espagnole contemporaine. Il a publié de nombreux ouvrages sur le sujet dont le dernier en date, 1936, la guerre d’Espagne commence [Complexe, col. Histoire, nouvelle édition 2006], en plus d’être une analyse minutieuse des événements, rassemble un ensemble de récits épiques ou terribles qui ont marqué la conscience populaire de ce pays jusqu’à nos jours.
Rafael Chirbes :
un passé sombre et obsédant

© John Foley / Opale
Tous les romans de Rafael Chirbes traitent du franquisme. Non, les romans de Rafael Chirbes ne parlent que de lui. Ces deux propositions sont exactes. Car de La Belle Écriture à La Longue Marche, de La Longue Marche à Tableaux de chasse, c’est bien d’abord d’un portrait d’une sale période qu’il s’agit, des années quarante au 19 novembre 1975, le jour où le dictateur Franco meurt au terme d’une très longue agonie, point de départ de La Chute de Madrid. Et c’est bien pour une sorte de bilan, au-delà des désillusions, que deux hommes [Les Vieux Amis, son dernier livre] se retrouvent un soir pour tenter de renouer un lien ténu et fragile, trente ans après leur lutte au coude à coude contre la dictature franquiste.
Pourtant Rafael Chirbes refuse de se laisser enfermer dans la posture de l’écrivain « de la guerre civile ou du franquisme », d’être le représentant de la « génération de la transition ». Il affirme au contraire n’écrire que sur lui, à travers sa classe d’âge... Ses livres convoquent ainsi de multiples personnages qui sont autant de points de vue d’une période pleine de cruautés, de trahisons et de mensonges, mais c’est avant tout envers lui-même que s’adresse l’auteur. Et si Rafael Chirbes revient sans cesse sur les thèmes de l’amitié, du temps qui passe, des illusions perdues, de l’amour, de l’argent et de l’écriture, c’est avant tout parce que chacun de ces points réveille une blessure intime en lui...
Qu’il affronte sans aucune complaisance.
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Rafael Chirbes est né à Tabernes de Valldigna, dans la province de Valence, en 1949. Après des études d’histoire à Madrid, il se tourne vers le journalisme et la critique littéraire. Ses romans sont traduits en de nombreuses langues, et il est considéré aujourd’hui comme l’un des auteurs les plus importants d’Espagne.
Tous les livres de Rafael Chirbes sont publiés chez Rivages.
Si la rencontre interroge un moment essentiel de l’histoire du pays, le concert, lui, met merveilleusement en lumière l’âme profonde de l’Espagne.
Le cante jondo
de Miguel Poveda

Il n’est ni andalou, ni gitan, et pourtant Miguel Poveda est un des plus grands « cantaores » de sa génération. S’il ne dédaigne pas les rythmes les plus festifs du flamenco, tangos ou bulerias, c’est vraiment dans le « cante jondo », le « chant profond », qu’il est le plus saisissant, à la fois respectueux de la tradition, et pourtant apte à imprimer sa marque propre.
Sa marque, c’est d’abord sa voix, qui surprend par sa limpidité tragique. Car les cantaores qui se mesurent au soleil noir du cante jondo ont habituellement des voix rauques, écorchées, des voix « gitanes ». C’est notamment le cas de son ami Duquende, avec qui il se produit souvent. Miguel Poveda, lui, a un chant plein et délié. Mais il n’en exprime pas moins l’intensité des émotions, une âpre et douloureuse beauté qui vient du plus profond de l’être. Il s’en explique ainsi : « Ma manière de m’approcher de la musique est totalement spirituelle ; pas religieuse, du moins pas uniquement religieuse. Car mes chansons parlent d’amour fort, de femmes, mais je les interprète dans une démarche profondément spirituelle. » Il dit aussi : « Comme pour toutes les musiques, il est primordial de pouvoir exprimer ses sentiments du dedans, de tout se dire, même les choses les plus intimes. Et le flamenco est cette expérience la plus intense, c’est se donner, c’est un miracle. »
Ce miracle, il l’a tété au lait de l’enfance : « J’ai rencontré le flamenco dans ma propre maison, explique-t-il encore. Ma famille le chantait tout le temps et partout. Dans mon quartier, dans les penas près du port de Barcelone. » C’est ce flamenco amené dans la capitale catalane par les migrants de Cadix ou de Séville, mais ouvert sur le monde qu’il livre corps et âme à chacun de ses concerts.
A Martigues, il sera accompagné par son guitariste attitré, Juan Gomez « Chicuelo », qui suit sa passion tragique jusque dans ses silences. Leur duende devrait amener l’auditoire au bout de la nuit.

Mardi 7 novembre
Martigues - Théâtre des Salins Scène nationale
• 18 h 30 [salle Au bout de la nuit]
Rencontre avec Rafael Chirbes & Emile Temime, coanimée par Thierry Fabre & Pascal Jourdana
• 20 h 30
Concert de Miguel Poveda [flamenco, cante]
En partenariat avec le Théâtre des Salins, la librairie L’Alinéa & la Médiathèque Louis Aragon.

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